Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

cinebaudelaire.overblog.com

Blog des élèves de cinéma du lycée Baudelaire de Cran-Gevrier


Leto

Publié par les élèves du lycée Baudelaire sur 13 Janvier 2019, 14:06pm

Leto

Si je vous dis "Film russe en noir et blanc de deux heures", il est possible que cette appellation ne vous inspire pas spécialement. En effet dans l'imaginaire collectif, le cinéma Russe est un cinéma long, ennuyeux et surtout assez vieux, représenté par des films comme "Le cuirassé Potemkine" ou encore les films d'Alexandre Nevski. Pourtant le cinéma russe est bien loin de se limiter à ce genre de films. Bien que celui-ci ait encore du mal à trouver un vrai souffle (et ce à cause d'une liberté d'expression encore assez bridée par le gouvernement, mais chut il faut pas le dire), c'est un cinéma plein de potentiel qui offre souvent des spectacles inattendus. C'est pour cela que si je vous dis que "Leto" de Kirill Serebrennikov est une comédie musicale punk, sociale, avec des allures de biopic, mélangé au drame amoureux intimiste dont le réalisateur est actuellement en prison dans son propre pays, ce résumé devrait être légèrement plus motivant que "Film russe en noir et blanc de deux heures".

"Leto" (L'été en russe) est une merveille. Présenté au festival de Cannes 2018, je n'avais à l'époque pas pu le voir, celui ci n'étant pas programmé les jours où je m'y trouvais. Pourtant le résumé avait attiré mon attention. Suivre des musiciens de la scène rock underground de Leningrad au début des années 80, cela avait de quoi m'intriguer. C'est ainsi que plusieurs mois plus tard, j'ai choisi de rattraper mon retard en allant voir "Leto" et je suis sorti de la salle avec cette impression étrange que me laissent peu de films. Celle de me dire que je venais réellement de voir, un grand film. Réalisé par Kirill Serebrennikov, Leto suit l'histoire d'un groupe de musiciens rocks dont les trois personnages principaux sont Mike, un artiste nostalgique qui dispose d'une petite notoriété dans son milieu, Natalia, sa femme et Victor, une jeune musicien qui veut se lancer dans le rock.

De gauche à droite: Viktor, Natalia et Mike.

La première chose marquante dans "Leto" sont ses musiques. Pour un long métrage dont l'ambition est de dépeindre la scène rock des années 80 ça semble logique et pourtant le film se surpasse dans ce milieu. En dehors du fait que tous les morceaux soient parfaitement interprétés, il y a une vraie utilisation de la musique qui lui donne un sens profond. Celle-ci ne fait pas qu'accompagner le récit, elle porte l'histoire et les personnages avec la même puissance qu'avait le rock n' roll à cette époque. Tout le film est articulé autour de cette musique et du vent de liberté qu'elle donne aux personnages. Cela se ressent particulièrement dans les trois reprises aux allures de comédie musicales (Psycho Killer, The Passenger et Perfect Day). Lors de ces passages, les personnages sortent complètement du cadre de la réalité pour se laisser porter par la musique. Cet effet est montré par les dessins qui sont appliqués sur l'image à ces moments là.  C'est trois passages sont tous d'une beauté à couper le souffle, retranscrivant la puissance que pouvait porter la musique à cette époque. De plus, ces passages jouent avec les codes de la comédie musicale, les personnages s'amusant eux mêmes de ce qui se passe autour d'eux. A la fin de chacun de ces séquences, un personnage intervient, rappelant qu'ils auraient bien aimés que ça se passe ainsi mais que "rien de tout ça n'est jamais arrivé".

Ce personnage, sorte de personnification du réalisateur, existe autant qu'il n'existe pas dans la diégèse. Il est le porteur du vrai message social du film, rappelant que la musique a le pouvoir de changer le chose et de rendre le monde un peu meilleur. Brisant sans cesse le quatrième mur, il apporte au film des changements de rythmes internes qui portent son propos. A l'intérieur de cette "grande histoire" se trouve l'histoire plus intimiste du triangle amoureux Mike, Natalia, Viktor. Cette histoire apporte une réelle touche de sensibilité au film. Que ce soit la relation entre Mike et Natalia, qui déborde d'amour non prononcé et de complicité, celle entre Natalia et Viktor à la naïveté touchante ou encore l'amitié sincère qui unit Mike et Viktor à travers la musique, toutes les relations du film sont justes et sincères. Le triangle amoureux, qui est une des techniques d'écriture les plus usées est ici complètement réinventé et sortie de ses vieux schémas. Tout cela est porté par une image simplement magnifique où le noir et blanc est utilisé à la perfection. Les quelques passages en couleurs disposent de la même beauté et ces transitions sont à chaque fois lourdes de sens. 

 L'utilisation du grand angle est notamment un des grands atouts du film, ce qui lui permet réellement de retranscrire son récit historique tout en composant de vrais "fresques" à chaque image. La réalisation joue également sur deux autres techniques assez justes. La première est le plan séquence. "Leto" dispose de nombreux plans séquences, tous réalisés avec une caméra en même temps très libre et très stable, ce qui lui donne un côté aérien. Cela permet de suivre les personnages dans leur évolution sans être interrompus et donc d'êtres immergés dans le récit. La séquence sur "Perfect day" est un excellent exemple. La caméra suit Mike dans l'appartement avec une légèreté qui s'accorde parfaitement à la chanson. Il joue également beaucoup sur les cadres, comme dans la scène où Mike rentre chez lui. La caméra le suit sans montrer le lit et on se demande pendant deux bonnes minutes si viktor est dans le lit avec Natalia. La deuxième technique utilisée est celle d’alterner entre les plans diégétiques et extra diégétiques. Tout le long du film, on a un personnage qui filme à "l'intérieur" du film. De temps en temps, la caméra se met de son point de vue, ce qui donne une prise de vue à l'épaule assez instable et en même temps très immersive. Ces quelques moments ont donc pour fonction de nous plonger directement dans le monde des personnages.

Bref, je pourrais encore passer des heures à parler de "Leto" et d'à quel point ce film est magnifique. Dans ce film on rêve avec les personnages et on ne s'ennuie à aucun moment car le long métrage apporte toujours un nouvel ingrédient. "Leto" est un film sincère qui parle vraiment d'une époque et de ce que vivaient les musiciens à cette époque. Il les suit avec une grande honnêteté, sans jamais chercher à les idéaliser. Alors au lieu d'aller voir une énième fois "Bohemian Rhapsody" et son portait aseptisé de Queen, allez voir "Leto" et laissez vous porter par cette douce énergie rock qui se dégage du long métrage. Osez la nouveauté et allez découvrir ce "Film russe en noir et blanc de deux heures" qui a tellement à offrir.

Roméo Bernardini

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents