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Blog des élèves de cinéma du lycée Baudelaire de Cran-Gevrier


Mulholland Drive

Publié par Enzzo PISCIONE-LUONG sur 10 Février 2021, 18:51pm

Catégories : #Action-Philosophie, #Drame, #Fantastique, #Horreur, #Thriller, #romance, #émouvant

Pour moi, le cinéma doit montrer la logique du rêve. Le cinéma doit transmettre des images abstraites.

David Lynch

Mulholland Drive

David Lynch, voilà l'un des noms qui aura révolutionné le cinéma indépendant américain mais aussi le cinéma de genre. Avec son univers étrange et son esthétique unique mêlant à la fois violence, onirisme, horreur, érotisme et gore, David Lynch a cette fabuleuse capacité à briser les règles, à nous plonger et à nous faire voyager à travers des mondes tout en jonglant entre rêves (illusions) et réalités (désillusions). Outre le fait qu'il soit notamment musicien, dessinateur, peintre, designer et photographe, c'est également un auteur qui est maître de ses oeuvres et qui n'hésite pas à usage d'expérimentations afin de traiter les nombreuses thématiques que l'on retrouve dans toute sa filmographie. Ainsi, il va sans cesse transporter le spectateur, le faisant vivre des choses de parts le prisme des émotions et de la logique du rêve. David Lynch, c'est aussi un réalisateur qui n'accorde que peu d'importance à une structure narrative cohérente, mais qui privilégie plutôt sur ce que peut ressentir le spectateur aux travers de l'image et du son...

... et c'est bien évidemment le cas de Mulholland Drive.

Sortie en 2001, Mulholland Drive est un thriller psychologique américano-français et est le 9ème long-métrage écrit et réalisé par David Lynch. Les évènements du film prennent donc place à Los Angeles où une mystérieuse femme, amnésique et blessée suite à un accident de voiture, erre sur la mystérieuse route de Mulholland Drive, une route qui existe réellement à Los Angeles. Elle se réfugie ainsi chez Betty Elms (Naomi Watts), une jeune comédienne talentueuse fraîchement débarquée de sa province et venue conquérir Hollywood. D'abord effrayée par la rencontre avec cette inconnue, se faisant appeler Rita (Laura E. Harring), Betty découvre dans son sac des liasses de billets verts ainsi qu'une mystérieuse clé bleue. De plus en plus complices, une amitié puis une relation amoureuse va alors se créer entre Betty et Rita. Elles décident alors de mener l'enquête afin de découvrir l'identité de Rita. Au cours de leur enquête, elles finissent par tomber sur un nom, Diane Selwyn. Allant à sa rencontre, Betty et Rita tombent malheureusement sur son cadavre dans son propre appartement. Sentant qu'on lui veut du mal, Rita décide de changer d'apparence en portant une perruque blonde. En parallèle, Adam Kesher (Justin Theroux), jeune réalisateur en pleine production de son film, est alors en proie avec une horde de producteurs belliqueux. Parmi ces producteurs, deux d'entre eux, visiblement italiens et mafieux, imposent à Adam d'engager une certaine Camilla Rhodes (Melissa George) dans le rôle principal de son prochain long-métrage s'il tient à éviter les ennuis. Adam refuse catégoriquement de l'engager et se fait immédiatement renvoyé de la production de son propre film. À partir de là, les ennuis ne font que commencer pour Adam, il est mis à la porte par sa propre femme et n'a désormais plus accès à ses propres comptes bancaires, il est sur la paille. Adam téléphonera par la suite à son assistante qui lui informe qu'un homme se faisant appelé le "Cowboy"(Monty Montgomery) voudrait rencontrer Adam et peut-être régler tous ses problèmes. il s'avère que le Cowboy soit du même côté que les producteurs italiens et fait doucement comprendre à Adam qu'il doit engager Camilla s'il veut reprendre une vie normale.

Le film se divise ainsi en deux parties distinctes puisque tout ce qui est raconté dans le résumé ci-dessus se passe en réalité dans le rêve de Betty Elms qui, dans la réalité, se fait appeler Diane Selwyn. Par conséquent, la première partie du film se déroule dans le rêve de Betty et donc de Diane tandis que dans la réalité, nous voyons clairement Diane Selwyn interprétée par Naomi Watts et où l'on retrouvera certains personnages que l'on a connu dans le rêve de Diane mais qui auront une place différente dans la réalité, dans la deuxième et dernière partie du film. Camilla Rhodes n'est ici plus interprétée par Melissa George mais par Laura E. Harring, l'actrice qui interprète Rita dans le rêve de Diane.

Malgré cette complexité ahurissante, David Lynch n'hésite pas à faire preuve de créativité et d'ingéniosité pour démonter le passage entre ces deux mondes que sont le rêve et la réalité. Au début du film, à la fin du générique, on a une petite séquence filmée en vue subjective. La caméra cadre ainsi sur un lit recouvert d'un drap rouge, puis sur un oreiller de la même couleur. La caméra s'approche ainsi rapidement de cet oreiller et tout d'un coup, fondu au noir. On entre ainsi dans le monde du rêve. Et pour en sortir, David Lynch a instauré la présence d'une boîte bleue qui ne peut être ouverte que part l'usage d'une clé de la même couleur. Lorsque Rita ouvre cette boîte bleue, l'ouverture est ainsi filmée en vue subjective une nouvelle fois. Le fond de cette boîte est noir, indiscernable voire infini à vue d'oeil, la caméra entame ensuite un travelling jusqu'à s'engouffrer à l'intérieur de cette boîte. On sort du rêve et on entre désormais dans la réalité. On peut remarquer aussi qu'il y a jeu de couleur intéressant sur ces deux objets, l'oreiller rouge étant en total contradiction avec la boîte bleue. Renforçant ainsi un certain symbolisme au sein du film.

Mais comment parler de la mise en scène sans parler de la meilleure scène du film, celle se déroulant au théâtre Silencio. Par ailleurs, il faut savoir que la mise en scène de David Lynch passe tout d'abord par un jeu d'écriture, par les personnages, par les objets, par les décors et même par la musique. Ainsi, Betty et Rita se rendent toutes les deux à un mystérieux théâtre nommé le Silencio dont la porte est de couleur bleue, similaire à celle de la boîte. Théâtre qui représente ainsi le subconscient de Betty ou Diane. La représentation qui est mené dans ce théâtre est très intéressante à analyser. Tout d'abord, l'homme, seul sur la scène, possède des dialogues de différentes langues (à savoir espagnol, français et anglais) et ce même dans la version originale du film. Outre un aspect culturel présent, il renforce ainsi cette sensation d'étrangeté et de malaise puisqu'une phrase même peut être composer de mots de différentes langues:

"No hay banda! And yet, we hear a band"

"Il n'est pas de orchestra"

"Un trombon "à coulisse" "

L'homme est majoritairement cadré en plan large, ce qui indique très clairement qu'il est le seul maître sur scène et que tous les regards sont pointés sur lui. Lui donnant ainsi une image supérieur. L'homme en question démontre ainsi que toute la musique qu'ils entendent dans la salle est enregistrée et qu'il n'y pas de tout d'orchestre. Autrement dit du "playback", mais cette idée renforce donc la présence de la musique et de sa signification par rapport au film puisqu'elle exprime belle et bien la thématique principale de l'oeuvre. Une thématique qui sera introduite subtilement dans le dialogue de l'homme sur la scène:

"Il n'est pas de orchestra! It is... an illusion."

Ce dialogue est essentiel, l'homme est ainsi cadré en plan serré au centre de l'image, la lumière du projecteur l'éclaire de plein fouet d'un blanc immaculé, le regard menaçant de l'homme semble être dirigé vers Betty et Rita. Le message est clair aux travers de ce dialogue et de plan. "Réveille-toi Diane, tout ceci n'est pas réel". La thématique de l'illusion est encore plus renforcée lorsqu'une intense lumière bleue éclaire l'entièreté de la salle. À ce moment-là, Betty se retrouve prise par d'intenses convulsions. La lumière bleue, même couleur que la porte et donc de la boîte, indique très clairement l'illusion de ce monde que ce soit à nous, spectateurs, ou à Betty et donc, Diane. L'homme disparaît ensuite dans une fumée, une femme arrive ensuite sur scène et se met à chanter. La particularité de cette chanson est qu'elle soit en espagnol, mais même si nous ne comprenons pas les paroles, la mélancolie dégagée par la voix de cette chanteuse est absolument émouvante puisqu'elle frappe bien évidemment Betty et Rita mais elle nous frappe nous aussi, les spectateur. Mais n'oublions pas le dialogue de cet homme, "It is... an illusion". Malheureusement, la chanteuse s'évanouit sur scène mais la voix de la chanteuse continue de chanter les paroles, c'était du playback. David Lynch est ingénieux une fois de plus dans la composition de son cadre et de ses plans. Lorsque la femme se met à chanter, elle est toujours filmée en gros plan et le caméra enchaîne ainsi sur Betty et Rita, en gros plan eux-aussi. Cela permet ainsi au spectateur de mieux discerner l'émotion qui se dégagent des actrices et de la chanteuse. Ce qui nous trompe ainsi puisque l'on croit que la chanteuse chante réellement et qu'elle nous émeut. Résultat, David Lynch trompe ses propres personnages mais aussi et surtout les spectateurs.

En plus d'une mise en scène créative et ingénieuse, Mulholland Drive, c'est aussi une critique de plusieurs choses qui ont marquée la vie de David Lynch qui prend un malin plaisir à instaurer une réflexion sur Los Angeles et plus particulièrement Hollywood. Qui, depuis sa création, est toujours montré comme un lieu de rêves où absolument tous vos désirs peuvent se réaliser alors qu'il n'en est presque rien puisque la réalité nous montre la dureté de ce monde. Évidemment la mise en scène montre subtilement cet aspect illusoire, lorsque Betty est introduite pour la première fois, le soleil brille alors de mille feux sur Los Angeles. Tandis que dans le monde réel, tout semble moins incohérent et plus sale. Cet aspect incohérent, on la retrouve notamment dans le montage où des flashback sont misent en place mais de manière subtils, c'est-à-dire qu'il n'y a absolument aucuns effets sonores ou autres afin de nous indiquer l'ordre chronologique des différentes séquences dans le monde réel. David Lynch nous donne bien sûr certaines clés pour comprendre un peu mieux ces séquences, les objets. Selon si c'est un flashback ou non, les objets peuvent être un très bon moyen pour comprendre l'ordre des séquences selon s'ils sont présent à l'image ou non. Le message est donc assez clair au travers de ce montage, contrairement au monde du rêve, la réalité semble moins cohérente, plus illogique que son opposée et possède ainsi un aspect se rapprochant de la désillusion. C'est par ailleurs une réflexion sur les passions que peuvent provoquer l'amour, mais aussi les doutes et les malheurs qui peuvent s'en suivre. Dans son rêve, Diane rêve de Camilla sous une autre identité, une personne qui a perdu la mémoire, Rita, une certaine sincérité se dégage alors entre cette relation puisque Rita représente pour Diane sa propre vision de Camilla. Mais dans la réalité, Diane voit en Camilla un sentiment de trahison, d'humiliation et d'abandon, puisque cette dernière se marie avec son réalisateur, Adam Kesher. Et c'est aussi pour cela que dans le rêve de Diane, Adam n'a sans cesse que des ennuis. C'est une sorte de manière pour Diane de se venger sur Adam après l'humiliation qu'elle vient de subir.

La plus grande qualité de ce film est donc la richesse de sa mise en scène et de ses personnages. Mais si je peux relever un seul défaut parmi tout ceci serait qu'il ne soit pas accessible pour tous, en particulier si on veut débuter la filmographie de David Lynch. Certaines personnes se sentiront perdus à la fin du premier visionnage, c'est donc un film dont il faut voir plusieurs fois pour avoir toutes les clés de compréhension en main pour apprécier au mieux cette oeuvre. D'autres aussi se sentiront frustrés par rapport à certains arcs narratifs non résolus comme le cas des liasses de billets dont on ne connaît pas l'origine et dont on en reparle pas par la suite. À cela, on peut répondre que ce n'est pas le plus important à côté de ce que peut offrir le film, le coup des billets agissant plutôt comme un prétexte narratif quelconque. Encore une fois, David Lynch n'a jamais été quelqu'un qui tentait de privilégié l'intellect avec un texte très bien écrit mais qui tente plutôt de faire vivre quelque chose au spectateur de parts les images et le son. Et pour cela, le film lui vaudra en 2001, le Prix de la mise en scène au festival de Cannes ainsi que le César du meilleur film à l'étranger en 2002.

Mention spéciale à la musique d'Angelo Badalamenti qui est pour David Lynch ce que Bernard Herrmann est pour Alfred Hitchcock. Et qui signent avec ce film leur 5ème collaboration. La musique de Badalamenti étant en concordance avec l'univers de Lynch avec ces thèmes musicaux pouvant souvent alternés entre la douceur, la poésie, le malaise et l'horreur.

Pour conclure, Mulholland Drive est une oeuvre majeure du cinéma de David Lynch et du cinéma en général. C'est une oeuvre à la fois effrayante mais aussi à la fois poétique. C'est un incontournable et malgré la popularité de son réalisateur, très peu de personnes connaissent ce film. Mais ça ne veut pas dire qu'il doit être vu directement, je conseillerai fortement à tous ceux qui veulent le regarder de commencer par les films précédents à Mulholland Drive tels que Eraserhead, Elephant man, Dune, Blue Velvet ou la série Twin Peaks et d'autres encore. Vous aurez ainsi une bonne base pour vous attaquer à tout le reste de la filmographie de David Lynch.

 

Enzzo PISCIONE-LUONG

Terminale 2

Ce qui effraie le plus, ce n'est pas la réalité, mais ce qu'on imagine qu'elle cache.

David Lynch

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