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Blog des élèves de cinéma du lycée Baudelaire de Cran-Gevrier


Eiffel, libre et audacieux

Publié par Paul Lardet Tle4 sur 26 Octobre 2021, 14:45pm

Catégories : #Biopic, #Film biographique, #amour

            Sorti ce mois d’Octobre dans nos salles, Eiffel est un très bel hommage au génie parisien éponyme. Le « film-événement » (comme la presse aime le désigner) de Martin Bourboulon (réalisateur), qui acclimatait son public aux comédies (avec les Guignols de l’info, Papa ou Maman par exemple…) aura mis plus de vingt ans à aboutir à cause de nombreux aléas techniques qui auront voulu que le film soit convoité par de multiples autres réalisateurs français. Une réalisation non sans difficultés, qui ne peut que faire écho à l’instabilité du chantier de cette tour Eiffel que le film place comme un arrière-plan narratif épique et comme une atmosphère de tension.

 

            Le biopic est en réalité une mise en abyme de l’histoire dans l’Histoire ; il place au premier plan une histoire d’amour aux résonnances romanesques qui bénéficie d’une parfaite alchimie des deux acteurs principaux magnifiquement figurés par Romain Duris et Emma Mackey, et à l’arrière-plan l’Histoire, c’est-à-dire la toile de fond qui forme le contexte historique. Nombreuses sont les critiques qu’on pourrait soulever à propos de cette imbrication de l’histoire dans l’Histoire : certains penseront sûrement que l’équilibre de la simultanéité entre les deux histoires n’est pas juste, trop axée sur l’amour de jeunesse (le titre du film à l’étranger en témoigne ; « Eiffel in Love »), mais justement, ce côté déséquilibré ne ferait-il pas le charme du film qui opte pour un large champ de vision sans sombrer dans le film foncièrement historique, ni dans une fiction qui s’éloignerait du fil conducteur que constitue la construction de la tour ? De la même façon, les libertés que prend le scénario à l’encontre de l’Histoire rend parfois difficile le discernement entre le vrai et le faux : alors que certains détails n’échapperont pas aux plus férus d’histoire (par exemple, le sauvetage d’un ouvrier par Eiffel, un événement rapporté dans la presse, ou aussi le fait qu’Eiffel était réticent face à l’idée de soumettre le projet d’une tour de 200 mètres (bel et bien originaire de Koechlin et Nouguier) à l’exposition universelle), enrichissant encore davantage l’incarnation du personnage de Gustave Eiffel, le récit de la relation entre Gustave et Adrienne n’est pas tout à fait fidèle à la réalité. En effet, le couple aurait été en réalité séparé par les parents d’Adrienne qui auraient catégoriquement rejeté leur mariage, et jamais l’un n’aurait recroisé le chemin de l’autre (bien que le fils de Gustave, Édouard Eiffel, a épousé une nièce d’Adrienne, Marie-Louise Bourgès en 1897). Si le film met l’investissement personnel et financier dévoué de l’ingénieur dans la construction de la tour, en forme de « A », au service de son amour pour Adrienne, l’Histoire ne révèle pas que c’était « pour elle » que la tour a été construite. À mon sens, les extrapolations romanesques ne font pas du film une fiction déraisonnable et extravagante, et le mariage entre images iconiques qui placent la tour au centre du cadre et portraits de l’amour qui anime les personnages principaux est une réussite1.

            On peut justement penser que ce mariage d’images, très cher au réalisateur, a été inspiré de plusieurs films, parmi lesquels First Man et Titanic dont les partis pris étaient de conjuguer images intimes des personnages principaux et séquences épiques (voire tragiques dans le cas de Titanic). En résulte donc un style un peu hollywoodien, auquel s’ajoute cette entreprise plutôt ambitieuse (notamment en termes de budget) d’afficher la tour à différents stades de sa construction. Pour ce faire l’équipe de tournage a eu recours à la construction d’une réplique de la tour, des pieds jusqu’au premier étage (un total de 25 mètres de hauteur), avec les véritables matériaux qui la constituent. Là aussi, le réalisateur a sûrement trouvé l’inspiration dans des films comme La porte du paradis qui met à l’écran une reconstitution grandiose des États-Unis du XIXème siècle. Au-delà des 25 mètres reconstitués en grandeur nature, le reste du monument nécessite un immense travail d’effets spéciaux, difficile à filmer comme le confie Matias Boucard, directeur de la photographie, puisqu’il faut anticiper à cause de l’orientation du cadre (en paysage donc), le fait que le monument « évolue » verticalement, une contrainte qui fait donc parler la créativité de l’équipe technique. Les reconstitutions d’ambiances et d’époque se résument finalement à une réplique du personnage d’Emma Mackey : « il faut voir plus libre, plus audacieux » (réplique qui répond au projet de métro qu’Eiffel voulait au départ proposer à l’exposition universelle) : elles cassent aussi parfois les codes des costumes, pour ne pas rester enfermé dans un cadre trop restreint. Sans compter que les couleurs et lumières jouent énormément dans la crédibilité de cette reconstitution : la mise en scène par exemple des séquences avec Adrienne impliquent toujours beaucoup de lumière, ça n’est que dans la voiture qui l’emmène avec son mari hors de Paris et loin de Gustave que son visage est peu éclairé. L’alliance entre le bleu (celui des robes que porte Adrienne, celui des volets du château des Bourgès, celui aussi de la seine (ou de la Garonne quand l’action se situe sur le chantier du pont de Bordeaux)), et le gris orangé (celui du métal de la tour, de la fange de Paris, des ateliers de l’architecte…) forme également une unité qui caractérise l’identité visuelle d’un film historique, à laquelle s’ajoute également un léger grain. Enfin, on ne peut parler du côté épique et romantique du film sans mentionner la musique qui soutient énormément la sincérité du film : Alexandre Desplat (qui a notamment réalisé la musique d’Harry Potter et les Reliques de la Mort) qui a composé les musiques du film dévoile encore une fois une performance tout à fait virtuose. Outre la musique, les silences participent aussi beaucoup au côté sentimental, notamment des scènes de retrouvailles dans lesquelles le silence est oppressant ; les non-dits de leur passé qui se révèlent dangereux pour l’avancée du chantier de la tour à cause de l’influence de l’ami journaliste Antoine Restac (incarné par Pierre Deladonchamps) permettent eux aussi de faire fonctionner et de crédibiliser la trame narrative.

On ne peut pas dire qu’il faut absolument aller voir Eiffel. En revanche on doit dire qu’il faut absolument voir Eiffel au cinéma. Toutes les impressions de profondeur qui font que la tour est véritablement vivante dans le film, c’est-à-dire les effets de vertige, l’atmosphère acoustique de la construction du monument, ou aussi du haut de la tour Eiffel qu’on ne peut ressentir qu’au cinéma… Eiffel est un film très attendu par les français ; Caroline Bongrand a en effet écrit le script du film il y a 20 ans, cherché pendant 15 ans des producteurs et le tournage du film a été interrompu durant trois mois consécutifs par la pandémie… Un projet qui aura finalement été aussi peu simple que la construction de la tour Eiffel (qui a fait l’objet d’un certain nombre de controverses, manifestations etc.). Enfin pour poursuivre la réflexion autour du film, il serait intéressant de lire le roman de Caroline Bongrand Eiffel et moi, publié pendant la réalisation du film, et décrivant la difficulté de l’équipe technique à mener le film à son terme.

 

————

1 L’arrière-arrière-petit-fils de Gustave Eiffel, qui reste déçu par la narration de la relation amoureuse entre Gustave et Adrienne, « faussée », a décidé d’écrire à la société de production Pathé, pour demander que la mention « fiction romancée » soit inscrite au début du film, sans succès.

 

Paul Lardet Tle 4

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