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Blog des élèves de cinéma du lycée Baudelaire de Cran-Gevrier


Les huit montagnes

Publié par les élèves du lycée Baudelaire sur 6 Juin 2022, 20:16pm

 

               On dit souvent qu’un été suffit pour changer une vie, comme un renouveau, une renaissance, une nouvelle manière d’aborder les choses. Les huit montagnes d’Alice Vandermeersch et de Félix Van Groeningen,  présenté dans la sélection officielle du festival de Cannes 2022, prend ce principe au pied de la lettre.  Les deux héros, Pietro et Bruno, l’un brun et frêle et l’autre blond et fort, se rencontrent un été de leur enfance, dans un village de montagne au-dessus de Turin, dans les Alpes. Et celui-ci bouscule leur deux existence, tant par leur amitié, solide et impérissable, que par ce qui les éloigne, le mode de vie urbain et cultivé de Pietro contre le mode de vie campagnard et solitaire de Bruno, la relation au père. Le film adapté d’un roman éponyme de Paolo Cognetti est un film vibrant, courant sur plusieurs décennies pour suivre la relation et l’existence des deux hommes. Il construit un hymne solaire et époustouflant autour de la montagne, de la nature, des rivières et des cimes, dans laquelle l’existence de Pietro et Bruno se confond inlassablement.

Le scénario est construit de manière vivante et personnel et épouse les contours de la vie de Pietro et de Bruno. La première scène est déjà un présage pour le reste du film, avec la voix de Pietro qui parle de Bruno avec émotion sur des plans de montagnes, d’alpages verts et frémissants au vent. Pietro et Bruno se verront quelques années encore, avant que l’adolescence ne les sépare, Bruno refusant de poursuivre ses études à Turin pour devenir fermier, Pietro se fâchant avec son père et faisant exploser sa famille. Un vide alors de quinze ans s’installe avant que le désir de la montagne et l’existence toujours tenace de leur amitié ne les réunisse à la montagne de leur enfance pour construire un chalet. Le rythme du film est plutôt lent, suivant les soubresauts de la vie et la lente existence des montagnes. Ils grandissent puis vieillissent petit à petit, les épisodes de leur rencontre puis de leur séparation entrecoupé de plans de montagne. Car il est bien question de la relation à la montage et au destin dans les thèmes de ce film. Le titre même illustre ce lien du destin et de la montagne. Les huit montagnes représentent un mandala, un cercle de huit traits. Lorsqu’on est au centre de ce cercle, on est au centre du monde et de soi-même et l’individu est donc reposé, stable dans son existence, ayant acquis ce qui fait la sagesse chez l’homme. Au contraire, lorsque l’individu est au bord du cercle, il ne cesse de bouger de traits en traits et de montagnes en montagnes, de vagabonder sans but et sans sagesse, l’individu est donc instable et se recherche encore. Les deux héros passent par ces deux états successivement, Pietro allant voyager au Népal pour se trouver, Bruno se retrouvant à vivre seul dans la montagne par une suite malheureuse d’évènements. Le thème de la montagne est celui des deux personnages, autant Pietro que Bruno, qui aiment y randonner, y vivre, faire de l’alpinisme. Ils ne cessent de gravir les sentiers et les sommets, attirés par le charme irrésistible de la montagne, de son silence et de sa beauté. Gravir une montagne peut ne pas avoir de sens en soi, mais le cheminement et le dépassement constituent en eux-mêmes des objectifs pour Pietro et Bruno. Ce thème est important car il est relié à celui du père pour Pietro. Incapable de grimper jeune les sommets que lui enjoint de faire son père, il retrace petit à petit quand il est adulte tous les sentiers que son père et Bruno ont faits ensemble, quand Pietro ne lui parlait plus, comme une tentative de réparer le passé, comme une quête. La question du père et de l’incompréhension de celui-ci hante Pietro, tandis que Bruno, lui a su adopter un père dont le fils ne voulait plus de lui. Le thème du destin est enfin très présent et pose aux spectateurs au cours du film des interrogations sur leur propre vie. Il est question du rythme auquel on accomplit des choses dans la vie, de l’endroit où l’ont veut vivre, du métier que l’on veut avoir. La seule réponse qui nous parvient est comme un baume : il s’agit de prendre son temps car tout arrive à un rythme différent pour chacun et donc de ne pas s’inquiéter. Le portrait de ces deux jeunes hommes est comme un écho, qui renvoie aux peurs et aux questionnements personnels de chacun. Le film possède aussi un caractère résolument intimiste, un air de nostalgie et de mélancolie comme si l’on regardait des archives de familles, des albums de photos anciens auquel le format carré du film nous fait penser.

Les plans du film sont d’ailleurs plutôt lents et contemplatifs, parfois proches des personnages, de leur visage comme parfois éloignés, s’accrochant aux crêtes des montagnes ou au bord des toits des chalets. Ils constituent un des enjeux du film et contribue à l’élever, tant ils prennent le regard du spectateur en surprise devant tant de créativité et de beauté. Le plan de la vitre arrière de la voiture de Pietro, enfant, qui filme le village, alors qu’il doit rentrer à Turin est renversant de beauté. Le plan des retrouvailles de Pietro et Bruno dans la maison d’enfance du premier est lui vibrant d’un long silence qui en dit plus que tous les mots qu’ils auraient à échanger après si longtemps. Ils suivent la vie des personnages et soulignent leur fragilité comme leur force. L’objectif des plans n’est pas de forcer l’action, ni d’impressionner, mais de souligner les différentes étapes, l’évolution de la vie.

Les décors accompagnent grandement le récit des personnages et leur compréhension par le spectateur. Chaque décor a une émotion et une utilité.  La montagne, bien sûr, est omniprésente, quel que soit la saison et l’âge des protagonistes et constitue un défi majeur pour Pietro et Bruno qui ne cessent d’y être attirer. Elle est l’incarnation du destin, de l’impossibilité, du difficile cheminement de la vie. Elle ne cesse d’être filmer mais reste indomptable.  La maison de vacances des parents de Pietro est une grande maison de montagne tout en hauteur, ancienne, tortueuse, qui semble un labyrinthe, un terrain de jeu pour Pietro quand il est enfant, mais qui devient morne et silencieuse, quand il y est, adulte et seul. La ville de Turin, l’appartement et l’école de Pietro, enfant, sont représentés comme urbains, étouffants, tristes, à l’image d’une réalité qui ne convient pas au héros. On ressent toute la difficulté de Pietro à s’y habituer une fois qu’il a goûter à l’air de la montagne et à sa beauté, son immensité.  La ferme, en montagne, de Bruno, est la représentation de son existence, simple, brut, témoin de ses éclats, quand il fabrique du fromage avec sa fille et sa femme, et de ses désillusions, quand il doit fermer pour faillite et que sa famille implose. Le chalet que Bruno et Pietro construisent ensemble est un ciment de leur amitié, tant dans sa construction, qui les rapproche considérablement, que dans son utilisation, qui les voit se retrouver pour partager le chalet ou pour se le prêter, signe de leur bonne entente. Enfin, les paysages de Katmandou et de l’Himalaya pour Pietro, lorsqu’il part y vivre, est un parallèle avec les montagnes italiennes de Bruno. Ce voyage au bout du monde est une fuite en avant de Pietro, chancelant, perdu dans sa vie qui lui permet de se retrouver. Ces lieus sont à l’image du personnage, peu sûr de lui, ayant besoin d’inspiration pour devenir écrivain et aimant la montagne plus que tout.

Enfin, la bande-son est très bien réussie, donnant relief et coup de fouet au film, utilisant des musiques des années 80 qui se raccrochent très bien à l’atmosphère générale. Elles permettent de capter l’attention du spectateur et de mettre en valeur les scènes.

Les huit montagnes est un film de sentiments, de paysages et de quêtes initiatiques, cherchant peu l’originalité ou le renouveau. Bien qu’un peu long, sa beauté et ses questions existentielles, suffisent à capter l’attention du spectateur l’amenant même à réfléchir à ses amitiés, à son destin. Les plans et le rythme du film servent une montagne grandiose, une nature tremblante et vivante, dans laquelle se rencontre et évolue deux amis, dont les trajectoires, les peines et les bonheurs ne peuvent nous ramener qu’à nous-même et à nos souvenirs. Il agit comme une grande bouffée d’air, les images d’une époque révolue que les filtres et les musiques ramènent en vie, un joyau émeraude au milieu de la sélection exigeante et sophistiquée du festival de Cannes et qui réussit son pari puisqu’il décroche le prix du jury du festival de Cannes 2022.

Estelle Bortolato, T°4

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