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Blog des élèves de cinéma du lycée Baudelaire de Cran-Gevrier


« En corps », encore un Klapisch humain vivant

Publié par Paul Lardet sur 28 Avril 2022, 11:50am

   « On ne peut pas être danseur sans être tourné vers la vie », comme l’énonce Cédric Klapisch, réalisateur français sexagénaire, caractérisé par ses partis-pris cinématographiques perpétuellement inventifs, humains et singuliers, à propos de son dix-huitième long-métrage. Si le réalisateur avait déjà eu l’occasion de filmer à plusieurs occasions la danse (notamment avec son reportage Aurélie Dupont, l’espace d’un instant, ses quelques captations de l’opéra de Paris, et son Dire Merci, pêle-mêle de vidéos de danseuses de l’opéra de Paris qui se sont filmées au smartphone, et que Klapisch a récoltées pendant le confinement, pour libérer le corps des plus confinés), « En corps » lui a permis de faire de ce désir une réalité à travers un long-métrage passionnant, à la justesse et à la poésie sans failles.  

Des associations fructueuses, passionnées et passionnantes : just dance!  

    Plus ou moins inconsciemment, Klapisch n’a cessé depuis son premier film jusqu’à aujourd’hui d’intégrer la danse à ses scénarios. Deux rencontres ont alors été décisives : celle, dans un premier temps, du chorégraphe israélien Hofesh Shechter avec lequel il a construit le film et celle de Marion Barbeau, véritable révélation. Si comme le réalisateur le précise, l’intention n’était pas de chercher des acteurs qui apprendraient à danser, mais des danseurs qui apprendraient à jouer, il semblerait que ces deux compétences sourient à Marion Barbeau, première femme dans l’histoire du cinéma à joindre sa profession de danseuse à l’Opéra de Paris à l’acting. Attachante et solaire, elle incarne son personnage d’Élise à travers les périodes comme si elle portait à l’écran sa propre histoire. Sa dextérité de jeu impressionnante est d’ailleurs soulignée par Muriel Robin qui exprime son admiration quant au fait qu’elle soit ravissante quant son rôle l’exige mais aussi moins ravissante quand il le faut. Le tempérament doux et souple d’Élisa et son ambition sont des valeurs que la danseuse partage avec son personnage. L’évolution de ce dernier au cours du film - notamment matérialisée par la coupe de cheveux, attachés pour la danse, comme pour se conformer aux strictes règles que ce domaine artistique impose, et détachés lorsqu’elle ne peut plus danser (ce qui, par ailleurs, la rajeunit physiquement : moyen, peut-être, de la faire ressembler à la petite fille encore loin de penser qu’elle deviendrait une danseuse renommée, et par le même biais de faire écho à sa réplique : « Ce qui me fait le plus de mal, je crois, c’est de penser que tout ça a servi à rien »).  Les multiples rencontres autour du film incluent également, donc, le chorégraphe Hofesh Shechter. C’est justement à l’opéra de Paris que Klapisch et Shechter ont réciproquement été séduits par le travail de leur interlocuteur et ont conclu à cette association. Hofesh Shechter s’est ainsi occupé de créer les danses contemporaines qu’on peut apprécier dans le film, incarnant par ailleurs lui-même le rôle de chorégraphe de la compagnie, mais il est aussi à l’origine de la bande originale du film dont un titre est né d’une collaboration avec Thomas Bangalter, membre du groupe Daft Punk. 

   C’est donc par une somme de relations que ce film est « en corps » extrêmement abouti, par l’association d’une multitudes de petites volontés, mises en œuvre par de grandes personnes.  


Une volonté de (se) reconstruire  

  Cédric Klapisch a la particularité de s’approprier lieux et espaces temporels pour rendre le banal magique ; cette capacité d’adaptation lui a permis de réaliser ce long-métrage pendant la pandémie, alors même que le port du masque était toujours rendu obligatoire et que les cinémas étaient encore fermés. Il est peut-être moins évident à l’heure actuelle (d’un point de vue sanitaire) de saisir la portée de la danse et l’allégorie de la vie qu’elle incarne ici en regard des deux dernières années où la culture est passée après d’autres priorités notamment sanitaires. La représentation du corps, de la dynamique de la danse, de son ambivalence et de sa variété (le caractère aérien du classique confronté à la récurrence des appuis au sol du contemporain, comme le souligne une amie d’Élise) matérialisent une sorte de retour à la culture et au monde du spectacle. C’est précisément le message que Klapisch a tenté de communiquer, dénonciateur du manque d’incitation de la part du gouvernement à se rapprocher de cette culture. Et pourtant, la danse, les représentations sur scène, les événements culturels qui ponctuent l’histoire d’« en corps » rappellent intimement ce rapport à la culture qu’il est nécessaire d’entretenir. Cette piqûre de rappel à la vie et à la culture qui serait un vaccin tout aussi efficace pour se reconstruire est aussi exprimée par le biais de partis pris cinématographiques très singuliers et caractéristiques du cinéma de Klapisch : on peut par exemple penser au plan d’ensemble en plongée des ballerines qui s’affairent dans les coulisses avant leur représentation, plan qui, en raison des « tutus » portés par les ballerines (et donc du parti-pris de la plongée), donne l’impression de voir des fleurs éclore. Notons qu’on retrouve un plan similaire plus tard dans le film, lorsque Élise se sent vivante à nouveau grâce à sa découverte de la danse contemporaine, et d’abord et avant tout du groupe qu’elle a rejoint. Ce groupe joue également un rôle décisif dans sa reconstruction, et encore une fois, par son regorgement d’humanité, participe à reconstruire ces « nouvelles vies » et d’Élise, et indirectement de tout le monde, à une heure où nous avons pratiquement retrouvé notre liberté.  La reconstruction progressive par le biais de la danse, rendue possible par le groupe est très intéressante, notamment grâce à la première réexpérimentation de la danse par Élise dans laquelle elle incarne, le regard vide, une femme morte, et se retrouve comparée à une chaise par le personnage de Josiane (incarné par Muriel Robin) qui, avec tout le naturel qui caractérise cette vieille femme, lui adresse la phrase suivante : « même blessée tu ne peux pas danser plus mal qu'une chaise ». Cette double comparaison avec ce qui n’est foncièrement pas vivant fait écho évidemment à l’omniprésence du deuil de la mère d’Élise chez sa fille, qui était une grande danseuse très maternelle et affectueuse (en confrontation avec le portrait du père déboussolé par son métier et désintéressé de ses filles) ; la reconstruction de cette passion pour la danse en Élise s’impose peut-être comme le prolongement de la brillante carrière de sa mère… S’y ajoute donc ce groupe et sa diversité culturelle qui ne peut que rappeler celui de l’ « Auberge Espagnole » (2002) qui vingt ans plus tôt, formé par des étudiants d’un programme ERASMUS en voyage à Madrid, laissait paraître une complicité sans bornes et une chaleur humaine digne d’un scénario « klapischien ». Le rapprochement est à la fois évident et intéressant à établir puisqu’il permet d’insister sur cette unité psychologique fascinante du groupe en plus de son harmonie visuelle, permettant ainsi à Klapisch de démonter les idées reçues qu’il souhaitait à tout prix contrer (comme il le confie à plusieurs reprises) selon lesquelles la danse (notamment dans un milieu réputé comme l’Opéra de Paris) serait un milieu compétitif dans lequel il faut souffrir, et dans lequel la cohésion de groupe est inexistante. Il faut reconnaître que ce désir de rompre le lien entre ce qui est montré à l'écran et cette représentation du milieu est divinement réussie ; trop, même, aux yeux de Josiane, le personnage interprété par Muriel Robin qui aborde Élise avec la phrase suivante : « Tu sais, c’est bien que t’en chies un peu » alors que la danseuse est en pleine reconstruction personnelle. 

La vie fleurit en corps et toujours  

   Comme mentionné à plusieurs reprises précédemment, le cinéma de Klapisch est impacté par cette empreinte de la vie malgré un élément perturbateur majeur qui pourrait, à première vue, faire baisser les bras au personnage principal. Et pourtant plus vivants que jamais, ses longs-métrages sont de véritables modèles pour philosopher sur nos quotidiens. Comme pour chaque film, le générique lui-même est d’ailleurs captivant. Il est ici extrêmement fort et original, avec ses caractères qui s’écrasent sur les corps des danseuses et donnent le ton dynamique et émancipé du film. Encore une fois, les parallèles avec le passé de la mère d'Élise rappellent que la vie et la danse s'assemblent, et lors de ses apostrophes en voix-off (qui font écho aux autres dialogues intérieurs en voix-off de films tels que Paris par exemple), sa fille la remercie pour ce goût qu'elle lui a inculquée. L'humour manié avec subtilité dans l'écriture du personnage de Yann, le kinésithérapeute fragile et amoureux, et dans des séquences comme la reconstitution du combat épique par le cuisinier interprété par Pio Marmai (lorsqu'un chœur baroque chante dans la salle de spectacle de la maison de Josiane) contribue aussi encore une fois à faire de ce film un recueil de vie.  

   Parce que devant un « Klapisch » on a toujours le sentiment étrange, magique et intime de trouver une part de nous-même. Parce que Klapisch exprime toujours ce même désir de vouloir filmer l’humain comme il est et qu’il trouve la réciprocité de ce désir chez son public, au cœur même de sa distribution, de son équipe technique. Parce que toujours un drame arrive et que toujours la beauté de la vie ressurgit. Pour toutes ces raisons, comme le confie Muriel Robin dans une interview à propos du rôle qu’elle incarne dans le film, ce dernier « dit oui à la vie », un « oui avec un grand beau soleil ».

 

Paul Lardet Tle4

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