Parler de la crise en donnant la pêche, c’est ce qu'a très bien réussi à faire Joaquín Oristrell. L’autre étant de suivre, en un plan-séquence de 70 minutes, 40 personnages, de la bouche du métro Lavapiès au théâtre Mirador ! Le monde ici, petit bout à part de la société espagnole, est un périmètre de 500 mètres environ, dans un quartier populaire et cosmopolite de Madrid. L'histoire débute entre chien et loup, et met en scène, sous l’éclairage public, une vingtaine d’acteurs parmi les plus connus du cinéma espagnol, sollicités par le réalisateur pour imaginer leur rôle : une mère-célibataire au landau en quête de nourriture, un homme au téléphone à la poursuite de l’âme-soeur, une femme en recherche d’emploi, une professeure à la dérive… Les micro-histoires se croisent, se superposent, se relaient dans une savante chorégraphie. Jeux sur les arrière-plans, mises au point constantes, flux immersif créé musicalement par l’enchaînement jusqu’à bout de souffle des dialogues ou monologues, portable à l’oreille.
Car la parole est au cœur du dispositif : de l’hystérie au silence, à l’ aveu amoureux entre deux amis, des paroles racistes d’un patron envers son employée noire à la confidence forcée d’un addict à la pornographie qui déclare à sa mère «que ce qu’il préfère dans le sexe c’est les mots», du discours publicitaire formaté sorti d’une télé à la parole décalée de la restauratrice du théâtre, Jeanne, qui n’entend pas de voix sauf peut-être celle de son frère fou. (Elle qui rappelle la Saint Joan (d’Arc) de Bernard Shaw, en figure de combattante, couteau en main, verbe de paix en bouche.) Montée en puissance de la Parole vers le plateau théâtral, lieu de sa dramatisation pour un final éblouissant à ne pas déflorer pour qui aura la chance de découvrir ce film. Il est magnifique, avec une grande sensibilité, mais aussi beaucoup d'humour ! Je le recommande à tous ceux qui aiment le cinéma espagnol et qui ont envie de se divertir.
Maryam Delplanque
