Parasite, un chef d’œuvre cinématographique qui nous fait redécouvrir le genre de la comédie dramatique, avec cette fois ci une profondeur sociale et politique placée au centre de l’intrigue. Il s’agit du treizième long métrage du réalisateur emblématique Nord-Coréen Bong Joon-Ho. Il avait déjà réalisé de nombreux films comme Memories of Murder en 2003, ou encore le célèbre Snowpiercer, le Transperceneige en 2013 avec une coproduction internationale. Mais c’est vraisemblablement avec Parasite, qu’il est le plus glorifié, et il remporte notamment la Palme d’Or au festival de Cannes de 2019 (à l’unanimité du Jury), et quatre Oscars aux Golden Globes de 2020.
Ce film fictif raconte l’histoire d’une famille pauvre, les Kim. Le père Ki-Taek (Song Kang-Ho) et la mère Choong-Sook (Jang Hye-Jin) sont tous les deux au chômage, et les enfants ne peuvent pas se payer l’université. Ils habitent une toute petite maison semi souterraine, dans un quartier défavorisé, et subsistent en pliant des boîtes à pizza. Mais un jour, leur fils Ki-Woo (Choi Woo-Sik) se fait recommander par un de ses amis pour donner des cours particuliers d’anglais à la fille d’une famille richissime, les Park. Cette chance leur permet de mettre en place un stratagème des plus intelligents pour permettre à toute la famille de trouver du travail.
Férocement drôle, il se distingue par sa capacité à maintenir le spectateur en haleine du début à la fin. En effet, dès les premières apparitions des personnages principaux à l’écran, le spectateur s’emplit d’affection envers cette famille qui survit dans la pauvreté, bien à l’étroit dans sa petite maison. Cette petitesse excessive saute aux yeux et est caractérisée par un manque de place évident : la maison est encombrée, les personnages sont dans ce décor continuellement coincés entre des murs et les meubles, écrasés par les objets et l’architecture. Les scènes où les Kim sont à table en train de déjeuner en est un exemple parfait : ils semblent coincés dans ce plan ou la caméra est proche d’eux et les opprime. Leur maison est une habitation semi souterraine (spécifique des modes de vie des pauvres en Corée), ce qui signifie que pour en sortir il faut s’élever, la caméra est de ce fait souvent placé en amont des personnages souhaitant sortir, comme dans cette scène où Ki-Woo va rencontrer les Park pour la première fois, et donc est forcé de monter sous les regards inquiets de ses parents qui eux, demeurent en bas. Ce parti pris de mise en scène créer un parallèle avec la dimension sociale du film, il est difficile de sortir de cette maison tout comme il est compliqué pour ses habitants de sortir de la pauvreté. Cependant, elle n’est que partiellement enterrée, et donc laisse tout de même passer un peu de lumière, autrement dit un peu d’espoir. Ses occupants sont tenaces et prêts à tout pour remonter la pente. La demeure des Park est, au contraire, souvent filmée en contre plongée, dans une rue montante, et avec des escaliers à gravir avant de l’atteindre. Elle compte un nombre incalculable de baies vitrées, est lumineuse, propre et spacieuse. Les Park sont placés au-dessus que la famille de Ki-Woo, que ce soit physiquement dans leur maison en hauteur, ou hiérarchiquement dans la société.
Bong Joon-Ho cherche à montrer dans ce film les rapports rugueux, voire violents entre les différentes classes, et n’hésite pas pour cela à utiliser la métaphore du parasite. La famille pauvre devient véritablement le « parasite » de la famille riche, à son insu, et l’infiltre, se sert d’elle pour tenter de grimper au sein de la société. Leurs actions sont certes mauvaises, mais difficilement condamnables. On ne s’inquiète alors pas immédiatement de l’arnaque, qui s’avère de plus en plus problématique. Les choses s’aggravent, le rythme fou de ce long métrage nous plonge dans une histoire qui relève presque du thriller. Pas un seul instant n’est en trop, et les retournements de situation délicieusement imprévisibles finissent par clore le film dans le sang, avec des plans que l’on peut facilement qualifier d’horrifiques. La scène de flashback pendant laquelle la mère des Park raconte le traumatisme de leur fils Da-Song (Jeong Hyun-Joon) lorsqu’il a cru voir un fantôme est terrifiante, parfaitement bien cadré, avec un contraste de lumière qui fait ressortir la tête du soit disant fantôme (qui est en réalité un être humain). Les scènes finales, lors du massacre pendant la fête d’anniversaire de Da-Song sont dignes d’un film d’horreur, stressantes et morbides, avec un tueur fou et du sang à foison. D’ailleurs, même dans la maison des Park, villa d’architecte sublime, on trouve une partie enterrée, un bunker secret, étroit et sordide qui abrite un homme encore plus pauvre que les Kim. Cet homme est un fugitif, qui est obligé de se cacher pour survivre. Il est donc socialement encore en dessous des Kim, et donc en dessous des Park, et est forcé de vivre reclus sous Terre, dans un endroit que l’on atteint en descendant, ce qui accentue son état précaire et miséreux. Il peut être assimilé lui aussi à un parasite, d’autant plus qu’il vit vraiment sous le même toit que les Park en continu. Le bunker est filmé de telle sorte qu’il paraît labyrinthique, on se demande même comment les personnages font pour s’y retrouver parmi ses nombreuses galeries sinueuses et mal éclairées, d’un gris/verdâtre froid et lugubre, peu accueillant.
Les scènes d’introduction et de clôture sont semblables, avec un travelling descendant sur le visage de Ki-Woo. On prend conscience alors de l’évolution considérable des évènements entre le début et la fin du film, tout en se faisant ramener doucement sous la surface de la Terre, en bas de l’échelle sociale, dans leur petite maison étroite.
Ce film joue beaucoup avec les odeurs. C’est le fils des Park, Da-Song qui parlera le premier d’odeurs, en disant que Ki-Taek et Chung-Sook sentent la même chose, alors qu’ils sont censés ne pas se connaître. Le problème de l’odeur reviendra ensuite plusieurs fois, surtout de la part de Monsieur Park qui se moquera à trois reprises avec sa femme, de l’odeur de Ki-Taek. En effet, au début du film, un homme vient régulièrement faire ses besoins devant chez les Kim presque comme si il s’agissait de ses toilettes. Cela rappelle au spectateur une odeur nauséabonde, de même que l’inondation de leur maison un peu plus tard dans le film par une eau sale provenant probablement des égouts. A contrario, la maison des Park semble dégager une odeur de fraîcheur et de propreté, de par sa richesse et son luxe.
Bong Joon-Ho, avant de devenir réalisateur, a fait des études de sociologie, ce qui peut se ressentir dans ses choix de mise en scène, mais surtout dans les actions des personnages. Le spectateur se rend compte dès le début de l’enjeu tout aussi politique que social de ce film, caractérisé notamment par les différences drastiques des modes de vies des riches et des pauvres, mis en oppositions dès le départ lors de la mise en place des personnages principaux, puis de leur rencontre avec la famille riche.
Les choix de montages sont tout aussi particuliers. Par exemple, la scène de la bataille entre les Kim et l’ancienne gouvernante des Park et son mari a beau être une scène violente et stressante, où tout peut se renverser, les images sont ralenties, et la musique est plutôt joyeuse et énergique. A l’écran, n’apparaissent que des membres, des pieds, des mains, des visages, et a aucun moment la bataille n’est cadrée de loin. On a donc une impression de « tas » humain, agglutiné dans un espace étroit, entre la table basse et le canapé.
Pour conclure, je trouve que Parasite mérite largement les nombreux prix gagnés lors de concours. C’est un film impressionnant, visuellement beau, sans une once de temps mort. Tout s’enchaîne à la perfection, et l’engagement politique du réalisateur touche la subjectivité de bon nombre de spectateurs.
Taína Jondeau
