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Blog des élèves de cinéma du lycée Baudelaire de Cran-Gevrier


Munch, le cri intérieur

Publié par les élèves du lycée Baudelaire sur 24 Janvier 2024, 13:23pm

Catégories : #Action-Philosophie, #Biopic, #Contexte historique, #psychologie

La vie d’Edvard Munch se révèle être une source d’inspiration intarissable pour les scénaristes : ici, c’est le réalisateur Henrik Martin Dahlsbakken qui tente de rendre compte avec originalité et diversité de la personnalité de ce génie aux sentiments complexes. Le focus est tout spécialement fait sur les émotions qui traversent – et possèdent ? - l’artiste.

Dans ce biopic, nous allons suivre Edvard Munch, sa vie, son identité à travers 4 époques: tout d’abord sa jeunesse et sa vieillesse, et deux autres, sa vie en tant que jeune adulte à Berlin et son hospitalisation à Copenhague dans une clinique pour fous, à 45 ans. Le réalisateur a, pour chaque époque illustrée de la vie d’Edvard Munch, choisi 4 acteurs différents, un parti pris, qui est selon moi très efficace pour appuyer sur le fait que nous sommes, selon les moments, en train de voir des facettes, voire des pans entiers de personnalité différents. Ces acteurs collent chacun de façon réaliste à la période incarnée, et la performance de colère de Mattis Herman Nyquist, le torturé berlinois est assez convaincante. Une femme est choisie pour un des 4 rôles, Anne Krigsvoll, qui incarne avec talent cette personne âgée : l’actrice arrive à faire transparaître avec délicatesse une complexité dans son personnage que l’on ne saurait voir au premier abord.

Henrik M.D. prend également la décision de filmer la période où Munch est hospitalisé totalement en noir et blanc, ce qui me paraît très pertinent, puisque le spectateur est projeté dans un univers à part entière, complètement différent des autres périodes suivies. A ce moment de sa vie, l’artiste subit des « crises de démences », dont les gros plans sur les substances consommées par Munch ne font qu’accentuer le vertige du spectateur (gros plans sur la bouche de l’artiste qui avale de l’alcool, qui aspire la fumée d’une cigarette…). Ces séquences de folies sont réussies avec primo, l’ivresse de Munch se transmettant au spectateur, à travers des plans serrés et une caméra à l’épaule, dont les mouvements qui tanguent rappellent cette même folie traversée par le personnage principal, ainsi qu’un champ constamment encombré de fumée, évoquant la difficulté d’Edvard Munch à voir de façon lucide et claire son environnement. Le travail sur le son, avec des musiques dérangeantes et dissonantes qui éclatent lors des crises, mais aussi avec une accentuation des sons de la cigarette, le bruit de l’aspiration sur le filtre et du tabac (ou autres substances) qui se consume, tout cet univers sonore contribue à faire rentrer le spectateur dans cette ivresse, folie consommatrice et à la fois créatrice, Munch jetant les prémices de ses plus grands chef-d’œuvre lors de ces parenthèses intemporelles.

Pour sa jeunesse, ce sont des couleurs plus pastels dans les tons orange et bleu qui sont mises en avant, évoquant le roux de ses cheveux et le bleu de la mer, mais aussi se mariant avec le vert de l’herbe, puisque la nature est représentée, à l’image de Munch, florissante et sauvage.

De l’animation façon peinture, tantôt toile de fond, tantôt personnages prenant vie, a été également insérée à divers moments du film, donnant réellement l’impression de plonger au cœur d’une toile de Munch, avec ses couleurs étourdissantes et ses formes floues. Le scénario joue également avec les perceptions du spectateurs, brouillant ses frontières du réel, alternant entre des moments narrés et des reconstructions de scènes provenant de ses tableaux, ou encore d’instants pensés, dans l’esprit même d’Edvard, au cœur de mondes étranges et sombres, mais qui s’inventent aussi parfois lumineux et colorés.

De plus, la réflexion philosophique que l’on suit au travers des dialogues entre Munch et son psychiatre, rondement menée, soulève des questions aussi intéressantes que complexes : génie et folie sont-ils dissociables ? Peut-on créer des chefs d’œuvres sans puiser dans des sentiments négatifs, au plus profond de la part d’ombre de nous-même ? Le réalisateur a pour qualité de ne pas imposer sa réponse, mais seulement de nous donner un aperçu de cet esprit torturé qui pouvait être celui d’Edvard Munch, et de nous laisser voir le regard intéressé du psychiatre de Munch, spécialisé dans les troubles mentaux accompagnant presque inévitablement les artistes de renom. Faisant écho à ces questionnements nous provenant de l’antiquité, depuis Aristote («Il n’y a point de génie sans un grain de folie») jusqu’à l’essai mélangeant psychiatrie et philosophie de Raphaël Gaillard de 2022 (Un coup de hache dans la tête, Y a-t-il (vraiment) un lien entre folie et génie?), le réalisateur tire un fil rouge que l’on suit tout au long du film, avec légèreté mais pertinence.

On peut donc saluer cette adaptation talentueuse de la vie de Munch, une œuvre se voulant à la fois mise à l’hommage et regard critique sur la société qui met parfois à l’écart les artistes.

 

Yvonne Lupovici, T°4

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