De très belles idées et une réalisation soignée desservies par une fin trop excentrique.
Elisabeth Sparkle (Demi Moore), grande actrice dont l’heure de gloire semble lointaine, est licenciée par son producteur (Dennis Quaid) le jour de son cinquantième anniversaire. Celui-ci lui explique vouloir créer une nouvelle star, plus jeune et plus belle, pour la remplacer dans l’émission d’aérobic qu’elle anime. Après un accident de voiture dont elle sort indemne, un mystérieux infirmier lui remet une clef USB contenant une publicité pour “The Substance”, un produit capable de créer une “meilleure version de vous-même. Plus jeune, plus belle, plus parfaite”. Elisabeth finit par passer commande et donne naissance à son double: Sue (Margaret Qualley).
The substance, Prix du scénario au Festival de Cannes 2024 et Prix du public au Festival international du film de Toronto 2024 est le deuxième long métrage de sa réalisatrice et scénariste, Coralie Fargeat. Avec ce film, elle met en évidence le rapport malsain qu’entretient le cinéma avec le corps des femmes. Pour cela, la scénariste a fait le choix de définir peu de personnages récurrents. Les trois principaux sont Elisabeth, le personnage principal, Sue, son double créé par la substance et Harvey, le producteur. De ce fait, on comprend vite que tout ce qui importe est l’actrice, jeune ou moins jeune, et ce qu’elle peut rapporter. Le peu d’autres personnages identifiés sont secondaires et servent uniquement à mettre en évidence l’opposition entre le mal-être d’Elisabeth et la réussite de Sue. Cette opposition est exacerbée par le genre du film. Celui-ci se classe dans le Body horror, un genre brut qui expose intentionnellement des violences physiques et psychologiques et dans lequel le corps humain est montré sous toutes ses coutures. Cette décision est très pertinente car de par son aspect brutal, ce genre impacte et dérange le spectateur en le confrontant de très près aux différentes visions que posent les personnages sur leur corps. En effet, au-delà du rapport entre le cinéma et les femmes, ce long métrage traite plus largement du rapport d’une personne à son corps, à son vieillissement et à l’image qu’elle renvoie aux autres. Ce rapport d’image est particulièrement important pour Elisabeth car c’est son désespoir de ne plus être perçue comme belle qui la convainc de prendre la substance. La raison qui pousse l’ex actrice à continuer le traitement presque jusqu’au bout est d’ailleurs la question la plus intéressante que pose ce film. En effet, on comprend assez vite qu’après la première injection, le double créé et la version originelle ont des consciences complètement indépendantes. Cependant, lorsque Sue commence à déroger à la règle du fonctionnement de la substance “vous permutez tous les sept jours sans exception” entraînant la nécrose de certains membres d’Elisabeth, celle ci continue à la prendre, se rattachant à la célébrité et à l’admiration qu’elle reçoit par le biais de Sue. Le message transmis par le standard de “The substance” concernant ces nécroses, “ce qui est utilisé d’un côté est perdu de l’autre” laisse aussi réfléchir sur l’insouciance de la jeunesse et les conséquences qu’elle entraîne à un âge plus avancé. Malheureusement, ce scénario si riche en messages et en questionnements se clôture par une dernière partie en demi-teinte. La substance est utilisée à mauvais escient, créant une nouvelle version du personnage, difforme cette fois-ci. Les dernières trente minutes servent alors uniquement à expliciter le message du film, déjà clair, par le biais d’un personnage grotesque et de scènes excessives et irréalistes qui amènent un côté comique, dénaturant la gravité du propos et la sensibilité qui avait été amenée jusque-là.
Le message du film est très bien servi par tous les aspects techniques de la réalisation. On peut tout d’abord saluer le travail phénoménal de l’équipe de prothésistes dirigée par Pierre-Olivier Persin qui ont dû créer pour cette œuvre d'énormes cicatrices et des parties de corps mutilées et pourries pouvant fonctionner sous les différents éclairages des scènes, pour certains assez éloignés des codes de l’horreur pour lesquels ce genre de maquillage est le plus utilisé.
Certains codes de l’horreur sont cependant utilisés dans le son. Emmanuelle Villard, la cheffe opératrice son, utilise notamment le silence et l’amplification des bruits du quotidien pour créer une tension. Elle nous oblige à percevoir au plus près les mastications, les craquements et toutes les actions des personnages jusqu’à nous en saturer. L’originalité du niveau de ces sons crée un univers dérangeant et favorise le dégoût que peuvent provoquer certains plans. La tonalité présente dans la publicité pour la substance revient ponctuellement à un volume plutôt élevé pour rappeler l'omniprésence et le pouvoir qu’elle a sur les vies d’Elisabeth et de Sue.
L’impact de la substance est également traduit par la lumière. On peut avant tout noter une nette opposition entre l’univers d’Elisabeth et celui de Sue. Les ambiances dans lesquelles est placée Elisabeth, qu’on suit du début à la fin, sont de plus en plus sombres et les lumières de moins en moins diffuses. Les ombres prennent progressivement une place très importante, dévorant son visage jusqu'à la rendre presque inhumaine. Au contraire, l'univers de Sue est très vivant. Elle évolue dans des ambiances claires et douces qui mettent en valeur ses traits. La salle de bain est le seul endroit où les deux personnages sont à égalité. Dans cette pièce, la lumière est parfaitement uniforme et diffuse, les confrontant toutes deux à leur propre regard, empêchant les ombres de dissimuler la moindre partie du corps. Cependant, ces regards sont biaisés, déformés. On peut noter l’utilisation presque exclusive d’objectifs grand angle qui donnent à la fois un sentiment de perception très large et de déformation. Quelques plans avec des objectifs “fish eye” sont également incorporés de temps à autres, modifiant encore plus la vision qui nous est renvoyée des corps des personnages. Ces objectifs grand angle sont aussi utilisés pour présenter les hommes (en particulier le producteur) comme des personnages répugnants. Pour cela, la caméra est positionnée très proche de leur visage, créant ainsi une déformation prononcée et un effet de proximité excessive plutôt dérangeant. Un nombre important d'inserts et de plans serrés couplés à un montage intensif servent également à mettre l’accent sur le dégoût qu’éprouvent les deux personnages principaux envers certaines manières des hommes. En plus du travail très fin sur l'éclairage et des choix d’optiques qu’a réalisé le chef opérateur Benjamin Kračun on peut également apprécier une grande maîtrise de la composition et de l’utilisation des couleurs. Le cadre est souvent symétrique et en plan fixe ou sur dolly. Ces éléments créent de la stabilité et de l’ordre, démontrant une vie organisée et fluide. Cette stabilité permet également une cassure particulièrement frappante lors des moments où Elisabeth et Sue se sentent mal. Lors de ces scènes, les plans sont filmés à la main, désorientant le spectateur autant que les personnages. Enfin, la couleur a fait l’objet d'une attention toute particulière. Les décors et les costumes importants sont très saturés, attirant inévitablement le regard et rappelant l’artificialité de ce monde télévisuel. L’exemple le plus marquant est le long couloir d’entrée des studios. Il remplit tout le cadre d’un orange très lourd qui présente dès l’entrée un fonctionnement oppressant et là pour impressionner. La seule couleur qui n'apparaît presque jamais dans les décors est le jaune. Il est uniquement utilisé pour lier le personnage principal, par le biais de son manteau, à la substance. Cette dernière est jaune fluorescente, une teinte qui dénote avec toutes les autres couleurs, saturées mais profondes, soulignant son aspect artificiel et mystérieux. La salle de bain, elle, contraste encore une fois avec tout le reste. Elle est d’un blanc immaculé qui tranche avec la saturation des autres décors et qui crée une ambiance froide, impersonnelle et austère qui oblige le personnage principal à sortir de son image publique.
Les autres décors sont également très maîtrisés. On peut avant tout noter le nombre assez réduit de lieux. Mis à part quelques scènes au début qui servent à donner du contexte, l’histoire se déroule uniquement entre l’appartement des deux versions de l’actrice, le studio de production et le point de retrait de la substance. Par ce choix, le personnage donne l'impression de tourner en rond, ne vivant qu’à travers son métier et son image. Les éléments sont également très grands, mettant en avant la démesure de la vie de l’actrice. Le couloir du studio ou l'immense baie vitrée de l’appartement en sont les exemples les plus marquants. Une attention aux lignes est également portée par le chef décorateur Stanislas Reydellet qui place énormément de lignes droites, notamment avec le carrelage de la salle de bain pour contraster avec les courbes des corps.
Enfin, malgré une scène de crise quelque peu excessive interprétée par Demi Moore, la performance des trois acteurs principaux est remarquable. Ils servent tous trois avec finesse le message du film en mettant en évidence la superficialité et la toxicité des rapports producteur-artiste et les ravages que le regard des autres peut entraîner.
En conclusion, The Substance est un film dont la réalisation très affirmée sublime un message fort mais qui finit sur une note décevante.
Nathan Lehuic T°4
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