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Blog des élèves de cinéma du lycée Baudelaire de Cran-Gevrier


Nickel Boys - RaMell Ross

Publié par les élèves du lycée Baudelaire sur 21 Février 2025, 09:53am

Great books don’t make great films, but Nickel Boys is a glorious exception.

The New Yorker

Nickel Boys - RaMell Ross

Alors que la période de la Saint-Valentin, la fête des amoureux de l'amour, tirait sa révérence dans les salles de cinéma, une toute autre sorte de récit venait bouleverser l'affiche cinématographique du moment : Nickel Boys. Attendu avec impatience par les cinéphiles, amateurs ou non, tant il fut encensé par les critiques et les multiples nominations, ce film signé RaMell Ross promettait une adaptation visuellement saisissante du roman de Colson Whitehead - connu pour sa récompense au prix Pulitzer.

Seulement sorti en début 2025 en France, Nickel Boys se trouve être le second film, court et long-métrage confondu, de RaMell Ross, un réalisateur qui se démarquerait par son approche expérimentale du documentaire. Explorant les horreurs des différences de traitement raciales dans l'Amérique des années 60, Ross se donne le défi de retranscrire la brutalité du récit de Whitehead grâce à une photographie éblouissante et une mise en scène immersive dans la vie des protagonistes. 

Présenté en avant-première au Festival de Sundance 2025, Nickel Boys a reçu le Prix du Meilleur Réalisateur et a été nommé pour l’Oscar du Meilleur Film. Il a également remporté le Prix du Meilleur Scénario Adapté aux BAFTA.

On suit la vie d'Elwood Curtis (Ethan Herisse), un jeune afro-américain studieux qui rêve d'un avenir brillant malgré les lois ségrégationnistes mises en place en Amérique à cette époque. Gardant espoir d'un changement pacifique suite aux discours de Martin Luther King, il sera victime d'une erreur de justice l'envoyant dans une école de redressement, la Nickel Academy, où leur diplôme sera assuré grâce à leur bonne conduite et leurs loyaux services. Il fera la rencontre de Turner (Brandon Wilson), un garçon aux antipodes de lui. Cependant, dans la souffrance, ils trouveront un esprit de fraternité afin d'essayer de se sortir de ce système corrompu. Elwood, convaincu que la justice finira par opérer un jour, tente de dénoncer les abus de l’institution, mettant sa vie en péril.

La force de ce film est avant tout traité dans la représentation de la violence. En effet, Ross ne se contente pas de montrer la brutalité de manière directe et brute mais il la retranscrit surtout grâce à des silences et des détails du quotidien de l'école qui en disent long sur l’horreur qui s'y passait. Il se démarque en allant au-delà d'une simple adaptation en prenant des libertés artistiques propre à lui. Cependant, certains de ces choix ne font pas l’unanimité. Certains spectateurs trouvant le film parfois trop contemplatif ou difficile d’accès. Pour ma part, je reste mitigée sur l'audace artistique du réalisateur. 

Nickel Boys - RaMell Ross

Contexte socio-historique de l'intrigue

Tout d'abord, le film s’inscrit au sein de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis et du Civil Rights Movement. Dans les années 1960, l’Amérique est marquée par des lois ségrégationnistes, notamment dans le Sud, où les Afro-Américains subissent de nombreuses discriminations et violences. Le combat pour l’égalité, milité par des figures comme Martin Luther King Jr., est en plein essor, avec des marches révolutionnaires, des discours dénonciateurs et des manifestations contre l’injustice raciale.

Nickel Boys met en évidence cette période à travers plusieurs éléments historiques et sociaux comme l'omniprésence de Martin Luther King justement. En effet, Elwood est porté et inspiré dans le film par les idéologies et les discours de ce militant comme son appel à la non-violence ou encore l'espoir d'un avenir plus juste. Dans une scène où, devant une vitrine, Elwood - encore petit - regarde King déclamer un speech, son visage semble se mêlé à celui transcrit sur l'écran, montrant son admiration dès son plus jeune âge. A de nombreuses reprises dans le film, il semble vouloir appliquer ses principes, marquant un contraste fort avec la violence et la brutalité du système dans lequel il vit.

De plus, le racisme est fortement marqué dans l'académie notamment. En effet, dès son entrée là-bas, on remarque que les blancs ont des privilèges : bels uniformes, belle et grandes demeures, droit à des temps de pause (pour jouer au rugby par exemple) ou encore aucun sorte de violence. Bien au contraire, les personnes noires sont envoyées au Sud où leur lieu d'habitation est délabré et pas hygiénique. Ils ont le droit de se laver seulement deux minutes, tous engloutis dans la même douche et des punitions leurs sont infligés lorsqu'ils font un faux pas. Par exemple, à de nombreuses reprises, ils sont battus à la ceinture - au point où Elwood se retrouvera à l'infirmerie - ou encore laisser dans ce qu'ils appellent "La Maison Blanche", douce ironie avec les grandes têtes de l'Etat. Cette dernière consiste à enfermer les "fautifs" sous le toit, en plein soleil, afin qu'ils soient brûlés vifs pour leur mauvaise conduite. 

Et enfin, le film fait également écho aux injustices du système judiciaire qui enfermait injustement de nombreuses personnes noires sous des preuves mensongères. 

Les images et la lumière

Nickel Boys comme dit précédemment doit son succès à une forte audace et surtout à une photographie remarquable, un bijou de composition. RaMell Ross et son directeur de la photographie, Jomo Fray, ont souvent privilégié une lumière naturelle et des contrastes marqués entre l’extérieur lumineux et les intérieurs oppressants de la Nickel Academy. Cependant, l’ajustement des couleurs en des tons saturés permets de se plonger à certains moments phares dans des ambiances et des émotions avec par exemple lorsque la grand mère de Elwood, alors qu’il est allongé au sol, le regard vers le ciel, lui fait tomber une guirlande de Noël, offrant des fragments de couleurs touchant bien plus que l’esthétique du film mais la nostalgie du protagoniste.

Ensuite, l’utilisation de la lumière joue également un rôle presque métaphorique dans le film : les flashbacks de son enfance, heureuse, sont baignés de soleil et de lumières vives contrastant avec l’obscurité des chambres et des couloirs de l’académie, illustrant non seulement l’évolution des inégalités raciales dans la vie d’Elwood mais aussi sa perte progressive d’espoir face à la justice et son avenir.  

L'angle de prise de vue et cadrage

L’angle de prise de vue est sans aucun doute la prise de liberté artistique la plus présente dans le film. En effet, Ross choisit ici une approche qu’on pourrait qualifier d’immersive avec une caméra très proche des personnages secondaires, souvent à hauteur d’enfant lorsqu’on entre dans l’enfance et les flashbacks d’Elwood, ou au contraire beaucoup plus haute - à hauteur d’adulte - lorsqu’on voit le futur de Turner, rendant les émotions des personnages d’autant plus saisissantes.
Il explore encore plus cette intimité avec la vie des protagonistes par l’utilisation de plans à la première personne quasiment tout du long. Le spectateur n’est plus seulement le témoin des inégalités mais l’acteur, en entrant littéralement dans la psyché des personnages principaux.
Nous avons aussi un effort fait du côté du réalisme quant à l’idée d’être dans la vision du personnage. En effet, c’est assez percutant lorsque l’on regarde un film qui ne fait pas toujours attention à l’interlocuteur en action. Ross retranscrit dans son cadrage cette idée de frivolité du regard lors d’interactions et la contraste par l’attractivité des petits détails (comme par exemple, le bruit des clés qui bougent dans la voiture). Cela transmet bien aux spectateurs cette idée que le cerveau et notre regard s’interrogent toujours plus sur des petits détails, renforçant le réalisme du procédé utilisé.

Toutefois, cette approche peut être dépréciée. En effet, certains critiques jugent qu’elle entrave la compréhension globale du récit en restreignant le champ de vision, ce qui rend certaines scènes plus confuses. Je suis personnellement d’accord avec cela, notamment lors de « transitions » très violentes et brusques qui nous perdent dans  l’espace temps du récit. 

Les sons et musiques

La bande sonore, composé exclusivement par Alex Somers, mêle des mélodies douces et assez discrètes à des sons d’ambiance intensifiés (grincements, souffles, murmures), créant une atmosphère chez le spectateur proche du protagoniste et de ses états d’âme et ainsi nous permet une immersion réaliste dans le récit - par le peu de musiques créant généralement un côté très cinématographique et pas authentique de l’histoire. Le manque de musique nous rattache ici au contexte historique de l’époque - mélancolique et oppressant.

Le silence est également utilisé comme un outil dramatique puissant, rendant certaines scènes insoutenables.

Cependant, certains spectateurs peuvent trouver cette approche sonore trop expérimentale et auraient préféré une musique plus mélodique pour souligner les émotions.

 

Nickel Boys - RaMell Ross

Les costumes

La costumerie, essentiellement conçu par Francine Jamison-Tanchuck, reflètent fidèlement l’époque des années 1960. En effet, les uniformes des pensionnaires sont ternes et usés, contrastant avec ceux, plus rigides et clairs, du personnel de l’institution. De plus cela aident à s’interroger sur les inégalités, surtout lorsqu’on remarque une différence de qualité du tissu chez les pensionnaires blancs. Des jupes et des robes trapèzes, à poids ou non, explorent aussi de manière juste la mode féminine de l’époque. 

Les décors

La Nickel Academy, dans le film, se doit être une scénographie des plus réalistes. En effet, le réalisateur s’est inspiré de véritables maisons de correction de l’époque et a ainsi pu retranscrire cette ambiance austère et terriblement froide. Les dortoirs sont particulièrement étroits et les pièces, uniquement du quartier Sud, sont sans âme, insistant une sensation omniprésente d’enfermement.

Montage et structure narrative

Ross ici, nous présente une narration non linéaire, un choix qui peut faire tiquer. En effet, au lieu de nous présenter l’histoire de Elwood et Turner en un fil temporel, il alterne entre passé, présent et futur. Pouvant offrir une profondeur nouvelle au récit, je trouve personnellement qu’elle nous y perd, surtout quand l’on sait uniquement à la fin que la personnage du futur n’est pas Elwood mais Turner. 
Beaucoup d’ellipses temporelles peuvent déstabiliser celui qui les regarde et donner une méthode négative de narration fragmentée. 

 

 

 

Nickel Boys - RaMell Ross

Nickel Boys est ainsi une œuvre cinématographique - proche du documentaire - assez puissante et qui laisse interroger le spectateur sur la place de la communauté noire dans les années 60. Par des archives historiques de télévisions ou d’images, la mise en scène devient immersive et nous permet également une interprétation personnelle - renforcé par la prise de vue à la première personne. Ross fait alors de Nickel Boys une adaptation ambitieuse et puissante du roman de Colson Whitehead.

Toutefois, son style esthétique et audacieux, son montage non linéaire et son parti pris sensoriel peuvent rebuter une partie du public, dont j’en fais partie. Pas n’importe qui peu le regarder, il est un film exigeant, qui demande une attention particulière à sa dimension expérimentale.

Nina HUTIN, T3

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