En lévitation dans sa loge, Riggan Thomson, écoute la voix caverneuse et aigrie qui lui tient compagnie en bon schizo qu’il est devenu depuis qu’il ne tient plus le haut de l’affiche à Hollywood. L’acteur surtout connu pour son rôle de Birdman, un super-héros, qui avait fait sa renommée, tente cette fois-ci de rebondir sur les planches de Broadway. Mais rien ne se passe comme prévu… Son casting ne lui convient pas, il a des relations houleuses avec sa fille qui sort d’une cure de désintoxe, sa petite amie lui balance qu’elle est enceinte, et son ex-femme n’est pas avare de reproches… lui n’aspire pourtant qu’à être aimé, la pièce qu’il adapte est sans équivoque « Parlez-moi d’amour » de Raymond Carver. Bref, il broie du noir. Egocentrique, prisonnier d’un reflet déjà mort, Thomson promène sa carcasse dans les couloirs du St. James Theater… d’où peut encore venir son sursaut ?
Nature éphémère du succès et condition de l’artiste dans une industrie qui les presse, les broie avant de vénérer le fantôme de leur jeunesse éternelle et de balancer leur peau chagrinée au souvenir, mais aussi nature et état du cinéma contemporain questionnent le réalisateur mexicain.
Se détache donc de l’entreprise une critique acerbe et fort appuyée (pour ne pas dire lourdingue) des blockbusters de super-héros, nouvelle tendance commerciale du cinéma américain. Inarritu le sous-entend : « Oui, moi aussi je peux le faire, mais ça ne m’intéresse pas… ce que j’aime c’est le cinéma d’auteur ».
Pourtant la virtuosité de la mise en scène n’est pas l’apanage des blockbusters, Inarritu se trompe peut-être d’angle d’attaque. Il suffit de voir tournoyer la caméra du génie Lubezki (directeur de la photo de Cuaron et Malick notamment) dans le dédale du théâtre et d’être soufflé par l’éclairage de chaque plan pour s’en rendre compte. Enfin de ce long plan-séquence devrais-je dire… Car le film est construit de la sorte… pour donner l’impression d’un plan unique. Les quatre scénaristes (Inarritu, Giacobone, Dinelaris et Bo réalisateur d’Ultimo Elvis) n’ont pas démérité pour que cette structure prenne vie à l’écran. C’est évidemment ce qu’on appelle un faux plan séquence, sans plan de coupe apparent, ils sont glissés discrètement sur les ouvertures de porte ou quand les acteurs tournent dans les couloirs, toujours de dos pour éviter que les expressions de leurs visages ne trahissent la supercherie. Pari réussi toutefois car c’est bluffant et revigorant, plein d’une énergie du désespoir à laquelle les comédiens se frottent.
Malheureusement le scénario de Birdman n’a, lui non plus, rien d’extraordinaire. A la charge au vitriol contre l’industrie du cinéma américain, Inarritu et ses trois copains d’écriture croient bon d’associer une critique de la critique, sempiternelle guerre de tranchée entre les auteurs et ceux qui « jugent » leur travail. On y entendra donc beaucoup de poncifs comme la prise de risque et le relatif manque de connaissance technique des critiques quand ils écrivent leurs mots d’esprit assassins. On leur donne beaucoup de pouvoir à ces journalistes subjectifs.
Au-delà de ces attaques frontales manquant de subtilité, Birdman est une magnifique ode aux comédiens et surtout un film reliant le théâtre au cinéma comme aurait pu le faire Resnais mais avec la virtuosité de Lubezki, un des plus grands directeurs de la photo. Le regarder filmer et éclairer les acteurs permet de comprendre pourquoi le cinéma est un art merveilleux.
Myriam Guyenard