« Je prendrais un mauvais scénario et un bon réalisateur n'importe quel jour contre un bon scénario et un mauvais réalisateur. » Bette Davis, actrice américaine.
James Cameron partage-t-il le point de vue de Bette Davis ? C’est une question que l’on est en droit de se poser en sortant de la projection d’Alita : Battle Angel, un film réalisé par Robert Rodriguez et produit par... James Cameron.
Ce projet, le réalisateur de Titanic puis de Avatar le porte depuis longtemps. Le film a connu un long développement, avec une préproduction démarrée en 2003, les droits d’adaptation du manga culte Gunnm de Yukito Kishiro tout juste obtenus. Du livre à l’écran, l’histoire reste inchangée à quelques détails près. XXVIème siècle, Iron City, Ido (Christoph Waltz) découvre dans une décharge le corps d’une cyborg (mi-homme, mi-machine) dont les organes vitaux semblent être encore en vie. Médecin, il décide de la « réparer » en lui attribuant un corps mécanique entièrement nouveau : la cyborg Alita se réveille sans souvenir de qui elle est, dans un monde qu’elle ne connaît pas. Elle apprivoise peu à peu l’environnement dans lequel elle vit mais ce n’est que lorsque les forces dangereuses et corrompues qui gèrent la ville d’Iron City se lancent à sa poursuite qu’Alita découvre la clé de son passé - elle a des capacités de combat uniques, que ceux qui détiennent le pouvoir veulent absolument maîtriser.
Autour de ce fil conducteur s’organisent les ingrédients phares de la recette du blockbuster hollywoodien idéal. Une histoire d’amour impossible entre Alita et Hugo (Kean Johnson, touchant malgré des dialogues sans saveur) ; des combats « en veux-tu en voilà » entre la cyborg et les méchants pas beaux de l’histoire ; un sport nommé Motorball où les joueurs portent des rollers à propulsion ultra-sophistiqués et cherchent à amener une balle dans un emplacement précis en écartant plus ou moins violemment de leur passage leurs adversaires – sport plus décoratif qu’utile à l’histoire ; un grand méchant vêtu de noir, Nova, qui regarde ce qu’il se passe à Iron City depuis son fauteuil de cuir rouge au dernier étage d’une tour, tout là-haut ; son sous-fifre, Vector (Mahershala Ali, excellent malgré la banalité du rôle) qui ne pense qu’à l’argent et la gloire ; une gentille, Chiren (Jennifer Connelly) qui devient méchante par égoïsme et qui redevient gentille par remords ; du boum-boum et du paf-paf à droite à gauche ; une phrase culte que l’on case dans la bande-annonce histoire que ça claque ! (« Votre plus grosse erreur a été de me sous-estimer ! »).
En bref, l’académie des Oscars ne remettra probablement pas à Alita : Battle Angel le prix du meilleur scénario...
Concédons toutefois que l’histoire, en dépit de sa banalité, incite le spectateur à réfléchir sur l’avenir de notre société et les enjeux du transhumanisme. Le monde dans lequel évolue Alita correspond très bien en effet à celui que pourraient imaginer les transhumanistes. L’humain est augmenté par la technologie : on lui greffe des membres en titane, on peut transférer son cerveau et son cœur dans un corps mécanique, on améliore ses performances sportives… La notion même d’humain n’a plus la même définition comme le précise Ido au réveil d’Alita : l’homme et la machine cohabitent si bien que rares sont les humains de chair et de sang encore vivants. De prime abord, Robert Rodriguez propose une vision très positive d’un avenir transhumaniste : les premières scènes du film sont celles du sauvetage d’Alita, qui n’aurait pas été possible sans la technologie permettant de créer des cyborg. Le réalisateur met en avant les incroyables possibilités que permet la médecine au XXVIème siècle : non seulement Alita est soignée mais elle est pourvue d’un corps magnifique façonné d’un métal beige qui laisse légèrement passer la lumière, des articulations en or, des cheveux noirs resplendissants… Ido a soigné Alita, a remplacé son corps et l’a même embelli. Les couleurs très vives et chaudes de l’image au début du film et les jeux de lumières volumétriques que Rodriguez a mis en place soulignent l’apparente utopie de ce nouveau monde. On notera la scène où Alita découvre son corps dans le miroir. Les rayons du soleil sont filtrés par des volets à demi-fermés et éclairent le corps de la cyborg de façon à magnifier l’apparence beige légèrement translucide des doigts d’Alita dont les articulations robotiques fonctionnent à la perfection. Scène féerique, reconnaissons-le.
Cependant Robert Rodriguez ne s’est pas limité aux aspects positifs de l’idéologie transhumaniste. Progressivement le film devient plus sombre : Alita prend conscience de qui elle est et de son potentiel. Le spectateur fait connaissance alors d’autres cyborgs, chasseurs de primes. Leurs corps sont des machines à tuer et l’un d’eux, Grewishka est littéralement un tank à visage humanoïde. L’humain est certes augmenté mais est-il amélioré ? C’est la question que pose Robert Rodriguez au travers d’une réplique qu’Ido adresse à Alita : « Tu es l’arme la plus sophistiquée de tous les temps. Mais ça n’est qu’une enveloppe, ni bonne, ni mauvaise. Ça, ça ne dépend que de toi. ».
C’est le regard socio-politique que porte le réalisateur sur Iron City qui interpelle véritablement le spectateur. La ville se trouve en dessous de Zalem, une gigantesque cité volante. Inaccessible, idéale, Zalem est le siège du pouvoir. A Zalem on vit bien, dans d’excellentes conditions, heureux ; à Iron City on vit dans la poussière, pauvrement, la peur au ventre. A Zalem vivent les humains de chair et de sang ; à Iron City vivent les cyborgs. C’est le paradoxe et la seule originalité scénaristique du film : l’être surhumain, augmenté par la technologie, se retrouve inférieur et soumis à l’être humain ordinaire...
Soyons justes : à défaut d’obtenir le prix du meilleur scénario, Robert Rodriguez pourrait prétendre à ceux de la meilleure photographie et des meilleurs effets spéciaux. Car s’il y a bien une raison pour laquelle il faut aller voir ce film, c’est pour son image. Alita : Battle Angel est une prouesse technique et même une révolution dans le monde de l’imagerie 3D.
Accompagnons Alita en moto volante et allons faire un tour dans les ruelles d’Iron City. Nous visitons la ville de fond en comble pendant les deux heures de la séance. De la maison d’Ido aux égouts en passant par le stade de Motorball, Rodriguez nous embarque dans des décors plus travaillés les uns que les autres. Il est parvenu, avec Joe Letteri, son superviseur VFX, à créer un univers incroyablement détaillé et, surtout, photoréaliste. Les quartiers d’Iron City ont notamment été créés à partir de « set extensions » et de « matte painting 3D ». Ces deux techniques consistent à construire en partie le décor en studio puis à faire les finitions en post-production (la rue de la maison d’Ido semble immense alors que le plateau n’est constitué que de quelques maisons, le reste a été rajouté au montage). Ces techniques ne sont pas révolutionnaires, certes, mais ce qui l’est, c’est le niveau de détails que Joe Letteri a atteint. Chaque personnage qui se déplace dans le quartier est animé (ce qui demande des ordinateurs surpuissants pour gérer chaque modèle 3D), chaque élément, aussi petit soit-il, réagit avec les lumières de façon photoréaliste… Les bâtiments de la ville sont en métal et imposent donc de simuler les réflexions du soleil et des passants sur leurs murs – ce qui est un énorme défi en terme, une fois encore, de photoréalisme.
Mais ce qui fait de ce film une révolution dans le monde des effets spéciaux, c’est la manière dont a été utilisée la « performance capture ». Cette technique consiste à placer des points de repères sur un acteur partout sur son corps (motion capture) et sur son visage (performance capture) de façon à enregistrer ses mouvements et à pouvoir s’en servir en post-production pour animer des personnages 3D de façon réaliste. Ainsi Gollum, Neytiri, Kong sont nés de cette technique mais aucun d’entre eux n’était humain. Le pari d’Alita : Battle Angel était de créer un personnage au visage humanoïde photoréaliste par performance capture, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Le plus ardu pour un superviseur VFX est de rendre crédible ses effets, et il est très compliqué de simuler virtuellement ce que le spectateur connaît par cœur. Animer en 3D un humain était un énorme risque à prendre ; dans le film de Rodriguez, cela en valait la peine. Rosa Salazar est l’actrice qui interprète Alita. Elle n’a tourné qu’en combinaison de performance capture, avec notamment une petite caméra maintenue juste devant son visage pour filmer en continu ses expressions faciales. Elle doit alors jouer un personnage sans pouvoir le visualiser physiquement et selon les contraintes techniques de la performance capture : poids du costume, inconfort des mouvements… Et malgré tout cela, elle parvient à créer une Alita cyborg, profondément humaine dans sa gestuelle et ses expressions, faisant parfois oublier son corps mécanique.
La performance capture ouvre le champ des possibles au niveau de l’animation de personnages 3D, mais elle ne se limite pas à cela. Elle permet de créer des mouvements de caméra irréalisables en conditions réelles. En effet, pour filmer tous les points repères sur le corps de Rosa Salazar, il faut mettre des caméras partout autour d’elle. Ces caméras permettent ensuite d’avoir une modélisation 3D du lieu de tournage et donc d’y déplacer une caméra entièrement virtuelle comme bon vous semble. Ainsi 30 % des scènes du film n’ont pas eu de cadreurs pour les filmer. La caméra, au coeur même de l’action, parfaitement stable, déjouant les lois de la gravité, crée, au-delà d’une simple séquence, une véritable expérience cinématographique dans laquelle le spectateur est immergé. Le combat mémorable entre Alita et Grewishka dans les égouts d’Iron City (dont la bande annonce montre quelques extraits) en est le parfait exemple.
On retiendra d’Alita : Battle Angel un scénario « cousu de fil blanc » et qui ne déroge pas au genre de la science-fiction. S’il interroge l’idéologie transhumaniste, il n’en reste pas moins un blockbuster hollywoodien qui brille par ses effets spéciaux à couper le souffle, ses décors incroyablement détaillés et son image impeccable. Grâce à la technologie, les transhumanistes cherchent créer des humains plus performants. Rodriguez a créé la transhumaine Alita grâce à la performance capture d’un humain.
Julien RIBIOLLET TS2

