“L'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence.”, Amin Maalouf
Monica de Andrea Pallaoro (2022) raconte les retrouvailles de Monica avec sa famille. Volontairement court, le synopsis laisse en effet place à l’inconnu vis-à-vis du personnage invitant ainsi le spectateur à être attentif à tous les détails qui ont chacun leur importance et qui font de ce film une rencontre presque intime avec le personnage principal. Monica est à la fois le récit d’une quête identitaire et un portrait mystérieux et complexe du personnage éponyme.
Cette réalisation américo-italienne questionne ce qui fait l’identité d’un individu. Qu’est-ce qui fait qu’une personne est ce qu’elle est ? Jusqu’à quel point l’identité d’un individu peut-elle se modifier ? Le film suggère l’idée d’un parcours complexe qui aboutirait à la personnalité actuelle. Et en effet, bien que le long métrage ne tienne que dans un court laps de temps comparé à la vie d’un être humain, tous les éléments sont réunis pour construire l’épaisseur du personnage de Monica. En plus d’être la figure principale du film elle incarne toutes les réflexions artistiques.
La transidentité est brillamment abordée par Andrea Pallaoro. L’identité féminine de Monica est la plus évidente, d’une part avec son corps qui occupe une place majeure dans les images du film et d’autre part évoquée plus subtilement par des scènes fortes comme celle où la jeune femme conduit vers sa famille, cheveux au vent. A l’image, seule la grande chevelure rousse est montrée, maltraitée par le vent, cadrée serré et de derrière comme une image volée. La scène de sexe dans le camion avec le chauffeur est également marquante. Dans une ambiance tapageuse, agressive de par le son et les lumières Monica apprend que son petit ami ne viendra pas à l’aire d’autoroute où elle lui avait donné rendez-vous. Elle sort alors, hésite un instant puis se rend rencontrer un chauffeur de camion qui lui avait fait des avances dans la soirée. Le cadrage serré témoigne d’une psychologie bloquée, acculée pour finir dans ce camion ou leur rapport sonne après le film comme une volonté de Monica d’affirmer brutalement cette identité féminine.
Intriquée avec cette féminité évidente, une identité plus masculine apparaît subtilement. Encore une fois elle se manifeste par le corps et ses postures. Pallaoro prend soin de filmer certaines parties du corps de la jeune femme. Son dos, qui remplit quasiment la totalité du cadre, les omoplates saillant le tout teinté d’un bleu aseptisé. La cadrage et l’angle de vue le souligne : c’est un dos d’homme. Comme cette scène de la baignoire, encore une fois cadrée au plus près, le corps de Monica est comme enfoncé dans le bain, les jambes repliées. L’image fait apparaître un corps massif et de nouveau très masculin. On comprend que cette masculinité dans sa manière d’être mise en scène a été effacée, transformée par Monica qui est une femme transgenre. Certains signes persistent mais sont seulement des indices semés par le réalisateur pour nous faire comprendre qui est Monica. La scène à la cantine de l’hôpital face à son frère qui évoque leur enfance, associant la personne en face de lui à ce « il » dans ces souvenirs, son frère, lève le voile et relie les indices. Elle n’est pas seulement une femme ni seulement un homme. C’est ce que, par ailleurs le film suggère avec des scènes qui illustrent la cohabitation de ses identités et leur acceptation. Lorsque Monica danse, heureuse de bientôt sortir en ville, avec des mouvements efféminés très accentués presque artificiels mais aussi maladroits et presque lourds faisant se mêler les genres dans une douce lumière chaude et un balancement léger de l’image qui berce le spectateur et l’incite à se réjouir avec elle.
Ce film est aussi un tableau un peu énigmatique des relations familiales qui peuvent constituées l’identité d’une personne. Pour Monica revenir dans cette maison c’est aussi revenir dans un monde qu’elle semblait avoir fui, surtout le regard de sa mère qui semble avoir un poids énorme. Sa mère, bien que souffrante et désœuvrée, incarne un jugement qui empêchait Monica de s’accomplir, considérée par elle comme une « honte quand [elle] la déposait en voiture ». L’extrait de vidéo qui comporte ses mots est dur mais contribue à rendre encore plus touchant et fort le renouement mère-fille. Celui-ci est incarnée par deux scènes particulièrement travaillées sur le plan de la réalisation. La première est le face à face des deux personnages, lorsque Monica aide sa mère à se laver. Jusqu’ici la malade n’avait pas réalisé que la jeune femme qui l’aidait était sa fille. Dans cette scène elle retrouve sa fille, dans un silence quasi-total à part les clapotis de l’eau, elle l’embrasse sur le front. Le long travelling avant rapproche le spectateur de cette réconciliation qui est comme une bulle de chaleur dans l’univers froid de la salle de bain. La seconde reprend l’idée de chaleur se dégageant de l’image e dans une des plus belles scènes du film dans laquelle Monica rentrant d’une virée en ville, désemparée, par instinct vient s’allonger auprès de sa mère endormie. Encore une fois, à l’image, prise juste au-dessus du lit, les deux personnages prennent tout l’espace. Une lumière chaude, provenant probablement d’une lampe de chevet, s’étale sur le lit comme une seconde couverture rendant le moment intime et maternelle.
On l’aura compris, le film repose sur les relations entre les personnages et leurs émotions dont le spectateur doit être au plus près pour plonger dedans. Le format carré, très rare sur le grand écran est cependant l’outil idéal pour Pallaoro. L’échelle 1 : 1 utilisé dans les premières apparitions du cinéma prends ses origines dans la photographie. Elle offrait en effet, des possibilités de compositions et d’effets graphiques très riches car étant moins étalé ce format permettait de centrer le regard du spectateur avec un minimum de perturbations visuelles. Dans Monica, il permet d’être au plus près du personnage à l’écran et d’être concentré sur le moindre de ses mouvements et de ses émotions. Par ce procédé le réalisateur force le spectateur à être attentif obtenant ainsi un regard aiguisé qui autorise la mise en place d’éléments et d’indices très légers.
A la fois engagé et plein d’espoir le film d’Andrea Pallaoro incite le spectateur à repenser sa perception du cinéma et de ce qui l’entoure et traite avec beaucoup de finesse et de douceur un sujet souvent abordé avec force et tension.
Yaël Verkindt T03.
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