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Blog des élèves de cinéma du lycée Baudelaire de Cran-Gevrier


Pauvres Créatures de Yórgos Lánthimos

Publié par les élèves du lycée Baudelaire sur 23 Février 2024, 19:01pm

Pauvres Créatures de Yórgos Lánthimos

Une très belle critique sociétale sublimée par une réalisation envoutante.

En se promenant au bord d’un fleuve le Dr Godwin Baxter (Willem Dafoe) trouve le cadavre d’une femme enceinte. Voulant mener une étude, il remplace le cerveau de la femme par celui de son enfant à naître. Bella (Emma Stone), résultat de l’expérience, prend vie; enfant dans un corps d’adulte. Rêvant de découvrir la vie hors de la maison où elle a grandi, elle s’enfuit avec un avocat, Duncan Wedderburn (Mark Ruffalo) et mène une odyssée à travers un monde qu’elle ne comprend pas.

Adapté du roman d’Alasdair Gray par Tony McNamara, Pauvres créatures est avant tout une critique sociétale. Le regard innocent que le personnage principal pose sur le monde met en valeur les travers de notre civilisation, notamment le rapport humain au sexe, à l’argent et à la violence. Le film aborde ces sujets avec gravité tout en préservant un décalage comique de par la façon d’être, si légère et détachée de Bella. A l’instar de cette dernière, tous les protagonistes semblent quelque peu enfantins. Certaines de leurs réactions tenant du caprice remettent également en question les notions de maturité et d'âge.

L’interprétation du personnage principal que présente Emma Stone est par ailleurs une véritable performance. Les déplacements, les gestes et les postures sont méticuleusement réfléchis et maitrisés, créant ainsi ce personnage décalé. L’actrice semble véritablement découvrir le fonctionnement de son corps en explorant les possibilités de mouvements à la manière des nouveaux nés. On peut d’ailleurs noter une évolution subtile mais bien présente de sa gestuelle au long du film. Plus le personnage apprend à connaître le monde, plus ses gestes sont assurés et ordonnés. Une rigidité au niveau de la colonne vertébrale, des épaules et du cou demeurent néanmoins pour conserver l’identité du personnage. On peut également saluer le travail de Willem Dafoe, interprète du Dr Godwin Baxter, qui présente un personnage très nuancé, gardant malgré tout une étincelle de folie qui le rend très attachant.

Dans ce film, Yórgos Lánthimos place son univers dans un espace hors du temps. L’histoire semble se dérouler sur plusieurs périodes simultanément. Certains éléments peuvent rappeler la mode vestimentaire et architecturale du début du XXème siècle tandis que d’autres nous projettent dans le futur. Cette atmosphère décalée est mise en image grâce au travail millimétré des chefs décorateurs Shona Heath & James Price. Les villes dans lesquelles se déroule l’histoire (Londres, Lisbonne, Alexandrie et Paris) sont habituellement reconnaissables mais dans ce film elles sont transformées de manière à  s’adapter à l'univers surréaliste de l'œuvre. Les bâtiments ayant des couleurs très affirmées sont composés de courbes excessives ou de lignes droites très brutes et semblent être des maquettes. Bien que créées en taille réelle pour le tournage des plans plus rapprochés, lors des plans aériens ou larges on peut effectivement remarquer que les constructions sont des miniatures. Ces décors, assumés tels quels, ramènent Bella à sa condition de créature et dénoncent l’artificialité de notre monde.

Les costumes, réalisés par Holly Waddington, partagent le même univers extravagant que les décors. Tandis que la majorité des personnages sont vêtus de complets intemporels ou de robes peu datées, les tenues de Bella sont, quant à elles, époustouflantes. En effet, une grande attention est portée aux couleurs et aux textures de ces dernières. Ils se composent également pour la majorité de larges épaules conférant un air impressionnant et assuré au personnage.

En association avec les costumes et les décors, le chef opérateur Robbie Ryan porte une grande attention aux couleurs. On remarque notamment des dominantes de bleu et de jaune. Le bleu est associé à la confiance et à la vérité, représentant la recherche de Bella. Le jaune est associé à la joie et à la gaieté que l’on peut mettre en lien avec le tempérament insouciant de la jeune femme. Au début du film on ne peut pas voir cette affirmation colorimétrique car avant que le personnage principal ne quitte la maison du Dr Godwin Baxter les scènes sont en noir et blanc. La couleur apparaît au moment de l’émancipation de Bella de sa condition de simple création. Lors de cette première partie, un fort contraste est tout de même présent bien qu’il ne soit qu’en nuances de gris grâce à l’éclairage, souvent en contre. Ce choix du noir et blanc permet également d’exacerber les cicatrices présentes sur le visage du Dr Godwin Baxter, le rendant ainsi encore plus énigmatique.  Un des procédés techniques les plus intéressants de ce film est sans aucun doute la diversité des objectifs utilisés pour cette réalisation. Le directeur de la photographie passe alternativement, sans nécessairement de justification, d’optiques classiques à d’autres plus spécifiques. Des grands-angles sont utilisés pour signifier une perception accrue et mettre le spectateur dans la peau du personnage principal découvrant son environnement. Des objectifs “Fisheye”, réduisant l’image à un cercle déformé et entouré de noir, servent à déstabiliser le spectateur. Enfin, des objectifs possédant un Swirly bokeh (bokeh tournant) permettent de donner un côté presque féérique à certaines scènes. Toutes ces optiques participent donc à l’étrangeté du film en dérangeant la vision du spectateur.

La musique composée par Jerskin Fendrix contribue aussi beaucoup à cette ambiance. La bande originale se compose majoritairement de partitions orchestrales assez amples. Les mélodies complexes de l’orchestre subliment l'œuvre de par la noblesse de la musique classique mais saturent également l’esprit du spectateur. Des mélodies dissonantes, parfois très aiguës et agressives, sont également interprétées par les instruments à cordes frottées. Ce jeu peu habituel corrobore avec l’excentricité de cette production .


En conclusion, Pauvre Créature est un film dont l'extrême précision de l’ensemble des secteurs de réalisation nous transporte dans un magnifique univers surréaliste mettant en valeur les travers de l'homme et sa futilité.

 

Nathan Lehuic 1°4

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